Crise de liquidité en guinée : la réponse n’est pas seulement dans les billets, mais dans l’interopérabilité des paiements (par alpha diallo)

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D epuis plusieurs mois, la Guinée fait face à une crise de liquidité qui perturbe profondément la vie économique. Les difficultés de retrait en banque, les plafonds imposés aux clients et les tensions sur le cash ne relèvent plus du simple incident conjoncturel : elles révèlent une faiblesse structurelle du système financier national.

Plusieurs médias ont documenté cette situation, tandis que des analyses économiques soulignent que la crise affecte à la fois les ménages, les commerçants et la fluidité générale des échanges.

Le point le plus frappant est sans doute celui-ci : selon des données relayées à partir de la Banque centrale, près de 94 % des billets circuleraient hors du système bancaire officiel.

Ce chiffre ne signifie pas que l’argent a disparu ; il signifie que l’argent circule, mais en dehors des circuits capables de le recycler, de le tracer et de le remettre en mouvement dans l’économie formelle. C’est là toute la différence entre une crise de quantité et une crise de circulation. La Guinée ne souffre pas seulement d’un manque de billets ; elle souffre surtout d’une dépendance excessive au cash et d’une intermédiation financière encore insuffisamment digitalisée.

À ce stade, il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de poser le diagnostic correctement : imprimer davantage de billets peut soulager à court terme, mais ne résout pas la cause profonde du problème.

Tant que les paiements du quotidien dépendront principalement du cash, toute tension sur la distribution de billets se transformera en crise économique et sociale. Tant que l’écosystème des paiements restera fragmenté entre banques, monnaie électronique, commerçants et usages informels, la liquidité restera prisonnière d’un système peu fluide.

C’est précisément ici que l’exemple nigérian devient utile.

Au Nigeria, la transformation n’est pas venue d’un miracle monétaire, mais de la construction patiente d’une infrastructure nationale de paiement.

Sous l’impulsion de la Central Bank of Nigeria (CBN) et de la stratégie Payments System Vision 2025, le pays a consolidé un système fondé sur l’adoption des paiements électroniques, leur sécurité, leur résilience et leur contribution à l’inclusion financière.

Le cœur de ce système repose sur NIBSS Instant Payment (NIP), un rail de paiement en temps réel qui permet des transferts instantanés entre institutions financières via de multiples canaux.

Techniquement, le modèle nigérian est instructif parce qu’il ne s’est pas limité aux banques classiques. L’architecture a été pensée pour connecter banques, autres institutions financières, fintechs, opérateurs de monnaie mobile, POS, USSD, web et canaux tiers autour d’un mécanisme centralisé de paiement et de règlement.

Le résultat est visible dans la vie quotidienne. Le Nigeria est aujourd’hui l’un des marchés de paiements instantanés les plus dynamiques du continent.

Selon NIBSS, près de 11 milliards de transactions ont été traitées via NIP en 2024, contre environ 5 milliards en 2022. AfricaNenda a également classé le système nigérian comme le premier en Afrique à atteindre le niveau « mature » dans l’inclusivité des systèmes de paiement instantané.

L’autre enseignement important du Nigeria tient à l’inclusion financière. Selon l’enquête EFInA 2023, 74 % des adultes nigérians sont aujourd’hui financièrement inclus, dont 64 % via des canaux formels, tandis que la part des adultes exclus est tombée à 26 %. La bancarisation ne passe donc plus uniquement par l’ouverture d’une agence bancaire : elle passe par des infrastructures de paiement interopérables permettant à toute personne disposant d’un téléphone de participer à l’économie numérique.

Sur le terrain, cette transformation est visible : petits commerçants équipés de terminaux POS, paiements instantanés par coordonnées bancaires, QR codes et réseaux d’agents servant d’interface entre cash et numérique.

Des fintechs comme OPay, PalmPay ou Moniepoint ont contribué à diffuser largement ces solutions dans les transactions du quotidien.

L’expérience nigériane constitue aujourd’hui une référence importante pour les pays africains qui souhaitent moderniser leurs systèmes de paiement. Elle démontre qu’un système de paiements instantanés interopérables peut transformer profondément les usages économiques du quotidien et réduire la dépendance au cash.

Pour la Guinée, l’enjeu est donc de s’inspirer de cette réussite africaine et d’adapter cette logique à son propre contexte institutionnel et économique. Et justement, les bases existent déjà.

En janvier 2025, la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG) a lancé le Switch National Monétique et Digital afin de favoriser l’interopérabilité entre les acteurs du système financier. En décembre 2025, la BCRG a également lancé le projet de Système de Paiement Instantané (SPI) visant à permettre des paiements rapides et sécurisés entre banques, établissements financiers et opérateurs de monnaie électronique.

La bonne proposition pour la Guinée est donc d’accélérer le passage du chantier institutionnel à l’usage populaire.

Cela suppose plusieurs priorités : massifier les paiements numériques dans les transactions du quotidien, assurer l’interopérabilité réelle entre banques et portefeuilles mobiles, démocratiser les moyens d’acceptation marchands (QR code, POS, USSD) et renforcer la confiance dans les paiements numériques à travers la sécurité et la protection des consommateurs.

Pour la Guinée, les systèmes de paiement ne sont pas simplement une question technique ou bancaire.

Ils constituent une infrastructure stratégique pour l’économie nationale, capable de soutenir la formalisation des flux économiques, d’améliorer la transparence financière et de favoriser l’inclusion économique.

Avec les grands projets structurants comme Simandou et les ambitions de transformation économique du pays, disposer d’un système de paiements moderne, interopérable et inclusif devient un levier stratégique pour accompagner la croissance.

En définitive, la crise actuelle de liquidité en Guinée ne doit pas être interprétée uniquement comme une pénurie de billets. Elle révèle surtout les limites d’un système économique encore fortement dépendant du cash.

L’expérience nigériane montre qu’une autre voie est possible. En construisant progressivement une infrastructure de paiements instantanés interopérables reliant banques, fintechs, opérateurs de monnaie mobile et réseaux d’agents, le Nigeria a réussi à transformer en profondeur les usages économiques du quotidien et à réduire la dépendance au cash.

Pour la Guinée, l’enjeu n’est pas de reproduire mécaniquement ce modèle, mais de s’en inspirer pour accélérer la modernisation de son propre système financier.

La véritable question n’est donc plus de savoir si la Guinée doit moderniser ses infrastructures de paiement, mais à quelle vitesse cette transformation peut être portée à l’échelle nationale.

La crise actuelle peut ainsi devenir une opportunité : celle d’accélérer la transition vers une économie où la circulation de la monnaie ne dépend plus exclusivement des billets, mais d’une infrastructure financière moderne capable de soutenir la croissance, l’inclusion et la transparence économique.

Pour aller plus loin:

1. DW Afrique — En Guinée, difficile d’avoir de l’argent liquide (2026).

2. WADR — Guinea Faces Deepening Banking Liquidity Crisis (2025).

3. Financial Afrik — In Guinea, 94% of banknotes circulate outside the official banking system.

4. Banque Centrale de la République de Guinée — Lancement du Switch National Monétique et Digital (2025).

5. BCRG — Atelier de lancement du Système de Paiement Instantané (SPI) (2025).

6. We Are Tech Africa — Guinée : vers la mise en œuvre d’un système de paiement instantané.

7. Central Bank of Nigeria — Payments System Vision 2025.

8. Nigeria Inter-Bank Settlement System — NIBSS Instant Payment (NIP).

9. AfricaNenda — NIP Nigeria instant payment system case study.

10. EFInA — Access to Financial Services in Nigeria Survey 2023.

11. PAPSS — Pan-African Payment and Settlement System.

Alpha DIALLO, 

Expert en Management stratégique et Intelligence économique,

Diplômé MBA – École de Guerre Économique de Paris,

Fondateur de Guineeactuelle.com

 

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