Guinée : le paradoxe de l’eau au cœur du boom minier

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L a Guinée est souvent qualifiée de « château d’eau de l’Afrique de l’Ouest ». Le Niger, le Sénégal, le Bafing et plusieurs grands fleuves de la sous-région prennent leur source sur le territoire guinéen.

Plusieurs publications régionales, notamment un dossier de L’Observateur, rappellent régulièrement cette réalité géographique stratégique.

Pourtant, malgré ce potentiel hydrique considérable, l’accès durable à l’eau potable demeure encore un défi majeur dans plusieurs zones urbaines et périurbaines du pays, notamment à Conakry.

Cette réalité soulève aujourd’hui une question stratégique qui dépasse largement le simple débat technique autour des forages.

Le 17 février 2021, dans une publication Facebook, Camara Aboubacar partageait déjà une réflexion particulièrement intéressante sur la question des forages en Guinée.

À l’époque, il n’était pas encore ministre de l’Assainissement, de l’Hydraulique et des Hydrocarbures.

Son analyse allait déjà bien au-delà de la simple question de l’eau.

Il y évoquait :

  • la fragmentation institutionnelle
  • le manque de coordination
  • l’absence de vision globale
  • la nécessité d’une approche participative
  • et le fait que la prolifération des forages devenait progressivement le symptôme silencieux d’un dysfonctionnement structurel de la gouvernance de l’eau

À travers ce texte, il posait indirectement plusieurs questions fondamentales :

Qui gère réellement l’eau ?

Qui contrôle les forages ?

Qui protège les nappes phréatiques ?

Qui planifie les infrastructures futures ?

Le plus intéressant aujourd’hui est peut-être ailleurs.

En 2021, Camara Aboubacar écrivait sur cette question comme observateur préoccupé par les enjeux de gouvernance de l’eau.

En 2026, il se retrouve désormais à la tête du département directement concerné par ces problématiques.

Cette évolution donne aujourd’hui une portée particulière à ses analyses passées. Car au-delà des débats techniques autour des forages, la question centrale devient désormais :

  • comment transformer les constats d’hier en politiques publiques durables ?
  • Cinq ans plus tard, le sujet revient au cœur du débat public.

Le 9 mai 2026, lors de la cérémonie de lancement de 925 logements sociaux à Sonfonia Lac, le Premier ministre Bah Oury alertait publiquement sur les dangers liés à la prolifération des forages anarchiques à Conakry. Les médias guinéens, notamment FAAPA et Guinee360, ont largement relayé cette intervention.

Le Premier ministre évoquait notamment :

  • les risques de surexploitation des nappes phréatiques
  • les risques d’affaissement
  • les menaces futures pour la sécurité de l’habitat
  • et la nécessité de renforcer durablement le réseau public d’eau potable

Sur le fond, les deux approches ne sont pas contradictoires.

Camara Aboubacar, dans son texte de 2021, parlait surtout des causes structurelles du phénomène : gouvernance, coordination, vision, participation et organisation institutionnelle.

Bah Oury, lui, met davantage l’accent aujourd’hui sur les conséquences géologiques, urbaines et environnementales.

Mais derrière ces deux sorties apparaît une même réalité : la question de l’eau devient désormais une question stratégique nationale.

Car lorsqu’un citoyen ne dispose pas d’un accès régulier à l’eau potable, mais qu’il possède les moyens financiers de réaliser un forage, il attend rarement plusieurs années une solution publique hypothétique.

Le forage devient alors :

  • une stratégie de survie
  • une réponse individuelle
  • mais aussi un indicateur silencieux des attentes non satisfaites des populations

Le paradoxe devient encore plus visible lorsqu’on observe certains pays sahéliens confrontés historiquement à des contraintes hydriques beaucoup plus fortes.

Le Burkina Faso, pays enclavé du Sahel régulièrement confronté au stress hydrique et aux défis climatiques, a néanmoins développé des dispositifs d’approvisionnement urbain relativement plus structurés dans plusieurs zones de Ouagadougou. Plusieurs programmes soutenus par l’African Water Facility ont d’ailleurs permis d’améliorer progressivement l’accès à l’eau potable dans certaines zones urbaines périphériques.

À l’inverse, la Guinée, malgré ses ressources hydriques exceptionnelles, continue encore de faire face à des difficultés structurelles d’accès durable à l’eau potable.

Ce contraste révèle une réalité importante : la question de l’eau ne dépend pas uniquement des ressources naturelles disponibles.

Elle dépend aussi :

  • de la gouvernance
  • de la planification des infrastructures des investissements
  • et de la capacité à transformer les ressources nationales en services publics durables

D’ailleurs, les difficultés du réseau d’eau guinéen sont aujourd’hui reconnues au niveau international.

Dans un communiqué publié le 4 avril 2025, la Banque mondiale annonçait le lancement du Projet Eau et Assainissement en Guinée (PEAG), destiné à améliorer l’accès à l’eau potable dans le Grand Conakry, renforcer les institutions du secteur et moderniser les infrastructures de production et de distribution.

Mais le contexte actuel de la Guinée change profondément l’équation. Jamais la Guinée n’a exporté autant de bauxite de son histoire.

Les données relayées par Financial Afrik, Reuters et plusieurs statistiques minières guinéennes montrent :

  • plus de 125 millions de tonnes exportées en 2023
  • environ 145 millions de tonnes en 2024
  • près de 182,8 à 183 millions de tonnes en 2025

La Guinée est désormais devenue le premier exportateur mondial de bauxite, principalement portée par la demande chinoise.

À cela s’ajoute désormais Simandou, considéré comme l’un des plus grands projets miniers au monde.

Reuters, Rio Tinto et plusieurs communications officielles autour du projet rappellent que Simandou représente :

  • des infrastructures ferroviaires majeures
  • des infrastructures portuaires stratégiques du minerai de fer à haute teneur
  • et une nouvelle phase géoéconomique pour la Guinée

Parallèlement, la dynamique régionale autour de l’or évolue également.

Dans un contexte ouest-africain marqué par l’évolution des environnements sécuritaires, réglementaires et opérationnels au Mali et au Burkina Faso, plusieurs acteurs miniers réévaluent progressivement leurs stratégies régionales.

Sans opposer les pays ni porter de jugement politique, il faut constater que la Guinée apparaît désormais comme un espace d’intérêt croissant, notamment dans l’or, en plus de la bauxite et du fer.

Reuters rapportait ainsi en mai 2026 que Fortuna Mining, après sa sortie du Burkina Faso, regardait désormais les opportunités aurifères en Guinée.

Dès lors, une question stratégique devient légitime :

Comment transformer cette montée en puissance minière en infrastructures visibles et durables pour les populations ?

Car le véritable enjeu n’est peut-être plus seulement d’extraire des ressources.

Le véritable enjeu devient désormais : comment convertir cette rente minière en puissance territoriale durable ?

Pourquoi ne pas imaginer progressivement : un fonds souverain minier ou un mécanisme souverain dédié permettant de financer :

  • l’eau
  • les routes
  • l’assainissement
  • l’agriculture
  • les infrastructures rurales
  • et les infrastructures territoriales stratégiques

Aujourd’hui, la Guinée dispose simultanément :

  • de la bauxite
  • du fer
  • de l’or
  • des ressources hydriques
  • d’un potentiel énergétique considérable
  • et d’un positionnement géoéconomique de plus en plus stratégique en Afrique de l’Ouest

Le défi devient donc moins un problème de ressources qu’un problème de vision, de gouvernance et de transformation structurelle.

Et c’est probablement là que le débat actuel sur les forages prend toute sa dimension stratégique.

Car derrière un forage, il n’y a pas seulement un trou creusé dans le sol.

Il y a aussi :

  • une question de confiance
  • une question d’anticipation
  • une question de gouvernance
  • et une question de volonté

L’histoire retiendra probablement moins les diagnostics que la capacité à transformer une rente minière exceptionnelle en infrastructures visibles pour les populations.

Alpha Diallo 

Analyse Stratégique & Intellectuelle Économique 

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