Guinée : l’administration peut-elle suivre l’ambition de mamadi doumbouya ?

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E ntre Simandou, modernisation des infrastructures et contrôle de la dépense publique, la Guinée entre dans une nouvelle phase de son développement. La vision politique peut-elle produire tous ses effets sans une chaîne administrative fondée sur la compétence, la probité, la transparence et le contrôle permanent ?

Lorsque Mamadi DOUMBOUYA prend les responsabilités de l’État le 5 septembre 2021, le monde est déjà engagé dans une profonde recomposition. Moins de six mois plus tard, le 24 février 2022, l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie accélère brutalement ce basculement.

Depuis, les rapports économiques internationaux ont changé de nature. Aux affrontements militaires s’ajoutent les sanctions économiques, les restrictions commerciales, la compétition technologique, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et la recherche de ressources stratégiques. Les minerais ne sont plus seulement considérés pour leur valeur marchande. Ils deviennent des instruments de souveraineté, d’influence et de sécurité économique.

C’est précisément dans cet environnement international plus fragmenté que la Guinée est parvenue à faire avancer l’un des projets miniers et infrastructurels les plus importants du continent : Simandou.

Simandou, une prouesse économique mais aussi géopolitique

La portée de Simandou ne se résume pas au montant des investissements annoncés. Dans une période caractérisée par une compétition croissante entre les grandes puissances, la Guinée a réussi à réunir autour d’un même projet l’État guinéen et des partenaires aux intérêts économiques et géopolitiques différents.

Rio Tinto rappelait, dans une publication du 11 novembre 2025, que le développement de Simandou associait notamment la République de Guinée, Rio Tinto SimFer, Chinalco, Winning Consortium Simandou et Baowu. L’ensemble repose également sur plus de 600 kilomètres de nouvelles infrastructures ferroviaires et des installations portuaires permettant, à terme, une capacité d’exportation pouvant atteindre 120 millions de tonnes de minerai de fer par an.

Dans un monde où les grandes puissances cherchent à sécuriser leurs matières premières, réussir à faire converger autour d’un actif stratégique guinéen des capitaux chinois, des intérêts occidentaux et différents partenaires internationaux constitue une performance qui mérite d’être soulignée.

Cette avancée est indissociable de la volonté politique exprimée depuis plusieurs années par le Président Mamadi DOUMBOUYA de faire de Simandou autre chose qu’une simple mine : un instrument de transformation économique et infrastructurelle du pays.

Mais cette ambition soulève une autre question. L’administration chargée de traduire cette vision en projets concrets dispose-t-elle partout du même niveau d’exigence, de compétence et de contrôle ?

Dela vision politique à l’éxécution administrative

Un Président peut définir une orientation, mobiliser des partenaires et fixer des objectifs. Entre cette décision politique et sa matérialisation sur le terrain intervient cependant une longue chaîne composée des études techniques, de la programmation budgétaire, de la passation des marchés, de l’analyse des offres, de la contractualisation, du contrôle des travaux, des décaissements, des avenants et de la réception.

Cette chaîne repose sur des femmes et des hommes auxquels l’État accorde sa confiance. Elle constitue donc un maillon essentiel de toute politique de modernisation.

Le débat suscité récemment par le projet routier de la Corniche nord de Conakry offre, à cet égard, un cas intéressant. Il ne s’agit pas de conclure à une quelconque responsabilité avant les institutions compétentes, mais de s’interroger sur les mécanismes permettant à l’État de contrôler la formation et l’utilisation des coûts d’un grand projet public.

Le 22 août 2026, Guinéenews publiait un article intitulés « Corniche Tombo-Port autonome : les 433 milliards au cœur des interrogations après la garde à vue présumée des trois ministres limogés ». Le média fait état d’un marché d’environ 2,3 kilomètres, aménagé en 2×2 voies, pour un montant de 433 991 574 697 GNF TTC.

Guinéenews apporte toutefois une précision fondamentale : ces données ne suffisent pas à démontrer l’existence d’une surfacturation. Pour parvenir à une conclusion sérieuse, il faudrait notamment disposer des études techniques, métrés, bordereaux de prix unitaires, contrats, éventuels avenants, paiements et rapports de contrôle.

À titre d’ordre de grandeur, ce montant représente actuellement environ 42 millions d’euros, soit autour de 18 millions d’euros par kilomètre.

Quelques jours plus tard, le 27 août 2026, Le Républicain Lorrain annonçait d’importants travaux sur l’A320 à hauteur de Forbach, en France, à compter du 31 août.

Comparer directement les deux coûts serait néanmoins méthodologiquement incorrect. Les travaux français concernent une infrastructure existante, alors que le projet de Conakry comporte une opération beaucoup plus large intégrant notamment l’aménagement en 2×2 voies, l’assainissement, le drainage et différents ouvrages.

La comparaison présente cependant un intérêt : elle rappelle que, dans un environnement où les informations sur les infrastructures réalisées à travers le monde sont accessibles, les coûts publics doivent pouvoir être expliqués, décomposés et comparés.

La question n’est donc pas de savoir si un kilomètre de route guinéenne doit coûter exactement autant qu’un kilomètre français. Elle est de savoir si l’État guinéen dispose d’un dispositif suffisamment performant pour expliquer pourquoi un kilomètre coûte ce qu’il coûte.

Qui contrôle la chaine décisionnelle? 

Derrière cette interrogation apparaît une problématique plus profonde. Qui vérifie les métrés ? Qui contrôle les prix unitaires ? Qui les confronte aux projets comparables réalisés dans la sous-région ? Qui valide les avenants ? Qui contrôle les décaissements ? Et qui rapproche en permanence l’avancement financier de l’avancement physique du chantier ?

En 2026, ces questions prennent une dimension nouvelle. La digitalisation, l’exploitation des données et les nouveaux outils d’analyse permettent désormais de comparer rapidement des milliers de références de prix, de suivre l’évolution d’un chantier et de détecter des écarts inhabituels.

L’État ne devrait donc plus seulement disposer d’un contrôle a posteriori. Il peut progressivement construire un système de contrôle continu et préventif.

Un projet qui commence à dériver devrait pouvoir être détecté avant son achèvement. Un prix unitaire présentant un écart significatif avec des références comparables devrait générer une alerte. Un décaissement important devrait être rapproché automatiquement de l’état réel d’avancement des travaux.

La technologie ne remplace pas la probité. Elle permet cependant de rendre l’absence de probité beaucoup plus difficile à dissimuler.

Le Bénin, un modèle africain à observer  

La Guinée n’a pas nécessairement besoin de chercher ses références en Europe ou en Asie. Certaines expériences africaines méritent d’être étudiées.

Depuis l’arrivée de Patrice Talon au pouvoir en 2016, le Bénin a engagé une importante transformation de son environnement urbain, particulièrement visible à Cotonou.

Le programme Asphaltage ne se limite pas à la pose de bitume. La documentation officielle béninoise présente un ensemble associant voiries, amélioration de la mobilité, éclairage public, espaces verts, sécurité et rénovation du cadre urbain. Son coût estimatif est de 278 milliards de FCFA et plusieurs villes sont concernées.

Un autre enseignement réside dans la composition des acteurs mobilisés. Les autorités béninoises ont travaillé avec des entreprises nationales mais également avec des groupes internationaux comme SOGEA-SATOM ou Sinohydro, tandis que Louis Berger est mentionné pour l’assistance à maîtrise d’ouvrage.

La France participe également au financement de certains programmes urbains béninois. L’Agence française de développement indique notamment un financement de 58 millions d’euros pour le PAVICC, qui comprend des infrastructures de drainage, de voirie et des aménagements urbains.

L’AFD participe également à hauteur de 40 millions d’euros au Programme d’assainissement pluvial de Cotonou.

Le modèle béninois montre ainsi qu’il n’existe pas nécessairement d’opposition entre souveraineté économique, contenu local et expertise internationale.

Contenu local: protéger l’économie sans protéger la médiocrité

Le contenu local constitue un instrument essentiel de développement. Il permet de créer des emplois, de favoriser l’émergence d’entreprises nationales et de conserver davantage de valeur dans l’économie.

Mais une politique de contenu local qui ne serait pas accompagnée de compétence, de savoir-faire, de transfert technologique, de concurrence et de probité risquerait de produire l’effet inverse de celui recherché.

L’objectif ne devrait pas être de soustraire les entreprises nationales à la concurrence internationale, mais de leur permettre progressivement d’atteindre les standards internationaux.

Le Nigeria offre à cet égard une expérience intéressante. À Abuja, Julius Berger Nigeria indique avoir réalisé 26,5 kilomètres de l’Airport Expressway, avec élargissement des chaussées, construction de nouvelles voies, ponts, échangeurs et environ 75 kilomètres de canaux de drainage.

En Côte d’Ivoire, Bouygues Travaux Publics indique également avoir participé, avec DTP, Colas Afrique et Colas Projects, à la rénovation de 125 kilomètres de la RN3 entre Bouaké et Kanaholo.

Pourquoi ne pas approfondir en Guinée un modèle associant entreprises nationales, expertise internationale, transfert obligatoire de compétences et contrôle indépendant ?

Le véritable contenu local devrait avoir pour objectif de faire émerger des entreprises guinéennes capables, demain, de remporter des marchés par leur compétitivité et leur expertise, y compris hors de Guinée.

Le Fond d’Entretien Routier: des avancées à consolider 

Toute analyse équilibrée doit également reconnaître les évolutions positives.

Le Fonds d’Entretien Routier de Guinée met notamment en avant la modernisation des dispositifs de péage et de pesage, ainsi que la transparence, le contrôle, le reporting et l’innovation technologique dans leur gestion.

Cette évolution est importante. Une infrastructure routière ne doit pas seulement être construite. Elle doit être entretenue, et cet entretien nécessite des ressources durables.

La généralisation de péages digitalisés, de recettes traçables et de mécanismes transparents d’affectation des ressources pourrait progressivement renforcer la capacité du pays à entretenir son patrimoine routier.

Elle illustre surtout une idée plus générale : ce qui peut être digitalisé, tracé et contrôlé devrait progressivement l’être.

Notre génération n’a plus de l’excuse de l’ignorance

Pendant longtemps, notre génération a critiqué les pratiques des régimes précédents et de certains de nos aînés. Cette critique crée également une responsabilité.

Nous disposons aujourd’hui de davantage de diplômés, davantage d’informations, davantage de technologies et davantage d’outils de contrôle. Reproduire les mêmes pratiques dans un environnement disposant de tels moyens serait donc difficilement justifiable.

Plus inquiétant encore serait d’utiliser les instruments de la modernité pour perfectionner les pratiques que nous reprochions hier aux générations précédentes.

Plus l’Etat se modernise, moins de l’excuse de l’ignorance est acceptable

Soutenir l’ambition du Président Mamadi Doumbouya ne devrait donc pas signifier rester silencieux lorsque des interrogations apparaissent.

Au contraire, soutenir une ambition consiste aussi à identifier ce qui pourrait l’affaiblir avant qu’il ne soit trop tard.

De la confiance à la confiance contrôlée 

Si le septennat du Président Mamadi DOUMBOUYA doit devenir celui de la transformation durable de la Guinée, la question de la qualité de l’administration sera probablement aussi déterminante que celle des financements.

La confiance accordée aux responsables publics demeure nécessaire. Mais la confiance ne doit pas exclure le contrôle.

Une piste pourrait être la création d’un système national numérique de suivi des investissements publics, permettant de centraliser les informations relatives aux grands projets.

À titre d’exemple, tout projet dépassant l’équivalent de 250 000 euros pourrait faire l’objet d’un suivi renforcé : coût initial, procédure d’attribution, calendrier, métrés, prix unitaires, avenants, décaissements, avancement physique, contrôles techniques et réception.

Les décaissements importants pourraient être conditionnés à la concordance entre avancement financier et avancement physique. Des alertes pourraient également être déclenchées lorsqu’un prix unitaire présente un écart important avec des référentiels nationaux, régionaux ou internationaux comparables.

Il ne s’agirait pas de remplacer la responsabilité humaine par la technologie. Il s’agirait d’utiliser la technologie pour renforcer la responsabilité humaine.

Le choix de l’excellence

La Guinée entre dans une période où ses ambitions changent d’échelle. Simandou montre que le pays est capable de négocier et de construire avec certains des acteurs économiques les plus puissants du monde.

Cette ambition internationale doit désormais trouver son équivalent dans la qualité de l’administration nationale.

La réussite du septennat ne dépendra donc pas seulement des hommes choisis pour exercer des responsabilités. Elle dépendra aussi de la capacité à construire un système dans lequel la compétence supplante la médiocrité, la probité accompagne la responsabilité, la performance devient mesurable et le contrôle devient permanent.

Le Président peut faire confiance aux hommes qu’il nomme. Mais aucun dirigeant ne devrait avoir à dépendre uniquement de la confiance personnelle pour savoir si un projet de plusieurs dizaines de millions d’euros est correctement exécuté.

La confiance est une valeur. Le contrôle est une institution. Un Etat moderne a besoin des deux. 

Simandou démontre que la Guinée peut penser grand. Le défi consiste désormais à faire en sorte que, du plus grand corridor minier au plus petit kilomètre de route, chaque franc investi soit à la hauteur de cette ambition.

Alpha Diallo

Fondateur de Guineeactuelle

𝗣𝗢𝗨𝗥 𝗔𝗟𝗟𝗘𝗥 𝗣𝗟𝗨𝗦 𝗟𝗢𝗜𝗡 :

Simandou — Rio Tinto, 11 novembre 2025

Présentation du démarrage des opérations de Simandou, de ses partenaires et des infrastructures ferroviaires et portuaires associées.

https://www.riotinto.com/en/news/releases/2025/simandou-partners-celebrate-start-of-operations

Corniche Tombo- Port autonome- Guineenews, 22 août 2026

Article consacré au marché de 433 991 574 697 GNF TTC portant sur environ 2,3 km et aux interrogations entourant son coût.

https://guineenews.org/2026/08/22/corniche-tombo-port-autonome-les-433-milliards-au-coeur-des-interrogations-apres-la-garde-a-vue-presumee-des-trois-ministres-limoges/?amp=1

A320 à Forbach- Le Républicain Lorrain, 27 août 2026

Présentation des travaux programmés sur l’autoroute A320 à hauteur de Forbach.

https://www.republicain-lorrain.fr/transport/2026/08/27/d-importants-travaux-sur-l-a320-vont-demarrer-des-le-lundi-31-aout-a-hauteur-de-forbach

Programme Asphaltage- Gouvernement du Bénin

Présentation officielle du programme de transformation des voiries urbaines et des entreprises et partenaires impliqués.

https://www.cadredevie.gouv.bj/projets/219-rehabilitation-et-amenagement-des-voiries-dans-certaines-villes-du-benin-asphaltage/

Transformation urbaine du Bénin- Agence française de développement

Présentation du PAVICC et de l’accompagnement français des infrastructures urbaines béninoises.

https://www.afd.fr/fr/projets/adapter-les-villes-du-benin-aux-changements-climatiques-pavicc

Assainissement de Cotonou- Agence française de développement

Présentation du Programme d’assainissement pluvial de Cotonou et de son financement.

https://www.afd.fr/fr/projets/papc-en-finir-avec-les-inondations-cotonou

Airport Expressway d’Abuja- Julius Berger Nigeria

Présentation technique de l’aménagement des 26,5 km de l’Airport Expressway.

https://www.julius-berger.com/fr/references/airport-expressway-abuja

RN3 en Côte d’Ivoire-Bouygues Travaux Publics

Présentation de la rénovation de 125 km entre Bouaké et Kanaholo par le groupement comprenant Bouygues Travaux Publics, DTP, Colas Afrique et Colas Projects.

https://www.bouygues-tp.com/fr/projets/autoroute-a3-bouake-ferkessedougou

Fonds d’Entretien Routier- République de Guinée

Présentation des orientations du FER concernant le contrôle, le reporting, le péage, le pesage et la modernisation technologique.

https://www.fer.gov.gn/mot_dg/

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