Alors que la Guinée s’apprête à entrer dans une nouvelle phase de son histoire économique portée par Simandou, la progression continue des exportations de bauxite et le déploiement d’infrastructures structurantes à l’échelle nationale, une question s’impose avec une acuité croissante : comment transformer cette dynamique économique en développement durable, inclusif et créateur de valeur pour les générations futures ?
Au-delà des milliards de dollars d’investissements annoncés, des nouveaux corridors ferroviaires et des ambitions industrielles affichées, le véritable défi du pays réside désormais dans sa capacité à articuler croissance économique, protection de l’environnement, cohésion sociale et efficacité institutionnelle.
Cette interrogation se retrouve aujourd’hui au cœur du parcours de Charlotte Daffé. Ancienne ministre de la Pêche, de l’Aquaculture et de l’Économie maritime, ancienne ministre de la Promotion féminine, de l’Enfance et des Personnes vulnérables, et actuelle conseillère chargée de l’Assainissement et de l’Environnement à la Présidence de la République, elle figure parmi les personnalités dont la trajectoire épouse plusieurs des grands enjeux auxquels la Guinée sera confrontée au cours des prochaines décennies.
Son parcours permet d’observer l’émergence progressive d’une nouvelle génération de responsables publics issus du secteur privé, dont la légitimité repose davantage sur la gestion, la gouvernance et la conduite de réformes que sur les mécanismes traditionnels de la politique partisane.
De l’entreprise privée à la gestion publique
Avant son entrée au gouvernement, Charlotte Daffé s’est forgée une solide expérience au sein de Total Guinée où elle a occupé des fonctions liées au contrôle interne, à la conformité et à la gestion des risques. Dans un environnement fortement normé, elle a évolué au contact des exigences de gouvernance, de transparence et de redevabilité qui caractérisent les grandes entreprises internationales.
Lorsque les autorités de la transition lui confient le portefeuille de la Pêche, de l’Aquaculture et de l’Économie maritime en octobre 2021, elle hérite d’un secteur stratégique mais confronté à de nombreuses difficultés. La pêche représente alors l’un des piliers de l’économie bleue guinéenne. Pourtant, les défis sont considérables : pêche illicite, faiblesse des infrastructures, déficit de contrôle, problèmes d’assainissement et difficultés d’accès à certains marchés internationaux.
Dès les premières semaines de son mandat, la nouvelle ministre engage une série de consultations avec les acteurs du secteur. Le 10 novembre 2021, elle réunit les représentants de la pêche artisanale, industrielle ainsi que les femmes mareyeuses afin de dresser un état des lieux et d’identifier les priorités du département.
Quelques jours plus tard, elle effectue une tournée dans plusieurs débarcadères de Conakry, notamment à Boulbinet, Téminétaye, Dixinn, Bonfi et Kaporo. Le constat qu’elle dresse est sans appel. Les infrastructures sont vieillissantes, les problèmes d’insalubrité préoccupants et les mécanismes de gestion apparaissent insuffisamment structurés.
La situation est d’autant plus importante que la Guinée dispose d’environ 300 kilomètres de façade maritime et de 235 débarcadères répartis le long du littoral. Parmi eux, seuls neuf bénéficient d’aménagements réalisés par l’État. Chaque année, près de 8 000 pirogues artisanales et environ 200 navires de pêche artisanale avancée y accostent, faisant de ces espaces des maillons essentiels de l’économie côtière.
Réformer un secteur stratégique
Face à ces défis, Charlotte Daffé engage plusieurs réformes destinées à moderniser la gouvernance du secteur.
La lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée devient rapidement une priorité. Cette problématique constitue un enjeu majeur pour la Guinée dont les ressources halieutiques subissent depuis plusieurs années une pression croissante. Des mesures sont prises afin de renforcer les contrôles, améliorer la surveillance maritime et sécuriser les licences de pêche.
Parallèlement, le ministère entreprend la révision du Code de la pêche, l’élaboration de nouveaux textes réglementaires ainsi qu’un important travail de réorganisation administrative. En décembre 2023, cette démarche aboutit notamment à la validation d’un manuel de procédures de gestion administrative et opérationnelle destiné à renforcer les mécanismes de gouvernance du département.
Ces réformes produisent progressivement des résultats.
Entre octobre 2021 et septembre 2022, le secteur contribue à hauteur de plus de 78 milliards de francs guinéens aux recettes du Trésor public. Au cours de la même période, près de 326 000 tonnes de poissons sont mises à disposition du marché national. Plus de 17 000 tonnes de produits halieutiques sont également exportées vers l’Union européenne, marquant une étape importante dans le retour progressif de la Guinée sur certains marchés internationaux.
Cette évolution intervient après plusieurs années durant lesquelles le pays avait perdu une partie de sa crédibilité en raison du non-respect de certaines normes sanitaires internationales. La remise à niveau de plusieurs unités de traitement, le renforcement des capacités des laboratoires d’analyse et l’amélioration des mécanismes de contrôle permettent progressivement de restaurer cette confiance.
Entre développement économique et préservation des ressources
Au-delà des aspects économiques, l’action menée au ministère de la Pêche révèle déjà une sensibilité particulière aux questions environnementales.
La préservation des ressources halieutiques devient progressivement l’un des axes structurants de la politique conduite par le département. Dans un contexte marqué par la raréfaction de certaines espèces et les risques liés à la surexploitation, la gestion durable des ressources marines apparaît comme une nécessité économique autant qu’écologique.
Cette préoccupation se retrouve également dans les initiatives menées en matière d’assainissement.
En juin 2023, lors d’une opération organisée au débarcadère de Boulbinet, Charlotte Daffé dénonce l’occupation anarchique des lieux, la prolifération des déchets et le développement d’activités qui détournent progressivement cet espace de sa vocation première. Elle lance alors une vaste opération de réorganisation et d’assainissement destinée à restaurer les conditions de fonctionnement du principal débarcadère du pays.
Cette approche n’est pas sans rappeler les débats actuels autour de la gestion durable des ressources naturelles à l’échelle nationale. Derrière la question des débarcadères se dessine déjà une réflexion plus large sur la gouvernance des espaces économiques, la protection de l’environnement et le rôle de l’État dans l’organisation du développement.
Des ressources naturelles aux ressources humaines
En mars 2024, Charlotte Daffé quitte le ministère de la Pêche pour prendre la tête du ministère de la Promotion féminine, de l’Enfance et des Personnes vulnérables.
Ce changement de portefeuille pourrait apparaître comme une rupture. Il s’inscrit pourtant dans une logique de continuité.
Durant son passage à la Pêche, son département avait recensé près de 15 000 femmes actives dans les activités de fumage et de transformation du poisson. Cette réalité lui avait déjà permis de mesurer le rôle fondamental joué par les femmes dans les chaînes de valeur locales et dans l’économie informelle.
À la tête du ministère de la Promotion féminine, elle poursuit cette réflexion sous un autre angle. Les questions d’autonomisation économique, de protection de l’enfance et d’accompagnement des personnes vulnérables deviennent alors les nouveaux axes de son action.
Cette expérience contribue à élargir son champ d’intervention et à renforcer une vision du développement fondée autant sur la valorisation des ressources humaines que sur celle des ressources naturelles.
Une nomination au cœur des enjeux environnementaux
Le 6 mars 2026, Charlotte Daffé est nommée conseillère chargée de l’Assainissement et de l’Environnement à la Présidence de la République.
Cette nomination intervient dans un contexte marqué par l’accélération des grands projets structurants. La Guinée est aujourd’hui le premier exportateur mondial de bauxite. En 2025, les exportations ont atteint un niveau record avoisinant 183 millions de tonnes. Dans le même temps, Simandou s’apprête à transformer durablement le paysage économique du pays grâce à des investissements ferroviaires, portuaires et industriels d’une ampleur sans précédent.
Cette dynamique ouvre des perspectives considérables mais soulève également de nouvelles interrogations.
Comment protéger les ressources en eau ?
Comment préserver les écosystèmes ?
Comment garantir une meilleure redistribution des retombées économiques ?
Comment concilier industrialisation, urbanisation et protection de l’environnement ?
Ces questions occupent désormais une place centrale dans les débats internationaux à travers les critères ESG, qui associent les dimensions environnementales, sociales et de gouvernance.
À travers son parcours, Charlotte Daffé se retrouve précisément à la croisée de ces trois dimensions. Son expérience dans la gestion des ressources halieutiques renvoie aux enjeux environnementaux. Son passage au ministère de la Promotion féminine touche aux problématiques sociales. Son parcours dans le secteur privé et ses réformes administratives renvoient quant à eux aux questions de gouvernance.
Quel rôle pour la future Assemblée nationale ?
La candidature de Charlotte Daffé aux élections législatives du 31 mai 2026 intervient dans un contexte où les attentes de la population évoluent progressivement.
Pendant longtemps, les débats politiques se sont concentrés sur les questions institutionnelles et électorales. Désormais, les enjeux liés à l’environnement, à la gouvernance des ressources naturelles, à l’inclusion sociale et au développement territorial occupent une place croissante dans les préoccupations des citoyens.
À mesure que la Guinée renforce son statut de puissance minière mondiale, la question centrale n’est plus uniquement celle de la production ou de l’attraction des investissements. Elle devient celle de leur impact réel sur le développement du pays.
Les futurs députés seront appelés à examiner des textes relatifs à la gouvernance minière, à la protection environnementale, à la décentralisation des ressources, à la compensation des communautés affectées par les projets extractifs et à la transparence dans la gestion des revenus.
Dans cette perspective, le parcours de Charlotte Daffé offre une grille de lecture intéressante des défis auxquels sera confrontée la future représentation nationale.
De la gouvernance des ressources halieutiques à la gouvernance environnementale, en passant par les politiques sociales et l’autonomisation des femmes, son itinéraire reflète plusieurs des grandes problématiques qui façonneront la Guinée des prochaines décennies.
À l’heure où Simandou s’apprête à redessiner le paysage économique national, la véritable question n’est peut-être plus de savoir combien de ressources la Guinée produira, mais comment elle choisira de les gouverner au bénéfice des générations futures.
Alpha DIALLO
Strategic Affairs Analyst | Global Public Affairs | Strategic Projects
Email: alpha.diallo@guineeactuelle.com


