Guinée, ténèbres et incendies (par tierno monénembo)

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C hez nous, tout est excessif : la pluie, le vent, la répression politique, la misère… Mais dans ce pays de la démesure (pour ce qui est du négatif, tout au moins), il y a quelque chose d’encore plus excessif que le reste, c’est la fée électricité : on passe des années à l’attendre et quand elle arrive, c’est pour brûler le pays tout entier. Décidément, cette satanée lumièren, nous ne l’aurons jamais à bonne dose : c’est ou les ténèbres ou le brasier.

Après l’explosion du dépôt d’hydrocarbures de Coronthie en décembre dernier, c’est une série d’incendies aussi déconcertants les uns que les autres que nous venons de vivre. Pour paraphraser l’écrivain algérien, Nabil Farès, l’auteur du célèbre roman, Yaya, pas de chance, la Guinée, c’est le « pays-pas-de-chance » : le bonheur au compte-gouttes et les drames en cascade.

Tour à tour, ont pris feu, l’entrepôt EDG de Hamdallaye, le bureau de change de Madina ainsi que deux ou trois, peut-être même quatre ministères. On sait que dans cet Etat où avec ou sans lumière, l’opacité a toujours été la règle, aucune enquête digne de ce nom ne sera diligentée pour nous édifier sur les causes exactes de ces catastrophes. Comme toujours, on en est réduit aux rumeurs. Il paraît qu’il s’agit simplement de courts-circuits, les mêmes qui endeuillent quotidiennement nos familles à cause de nos installations défectueuses et de notre gestion à l’emporte-pièce. Il paraît que c’est le coup tordu de quelques fonctionnaires malveillants qui tentent d’effacer les traces de leurs forfaits pour échapper aux audits. Il paraît que…

Et puisque nous sommes au pays de Sékou Touré, on ne peut parler de nos malheurs sans évoquer l’hypothèse du complot. Vous savez bien que chez nous rien n’est naturel même la maladie et la mort, tout est louche, tout est trahison, tout est complot peul ou cinquième colonne surtout les pannes de courant et les coupures d’eau. Quand Mohamed Touré, le fils de son père a été arrêté, jugé et condamné à sept ans de prison aux Etats-Unis pour « travail forcé », sa mère avait immédiatement crié au complot. Un tic national en quelque sorte puisque dans un communiqué lu à la RTG, la direction de la communication et de l’information de la présidence de la République dénonce, dans ce cas-là aussi, des actes de sabotage avec le même lyrisme de mauvais goût qu’au temps de notre défunte révolution « globale et multiforme ».

Lisez plutôt : « Alors que les sillons du développement sont tracés, ceux qui s’offrent un destin national sans le peuple…ourdissent des stratagèmes pour saper la République… » Qui, sous le régime de notre général bien-aimé oserait douter que les sillons sont tracés, que les graines sont semées, qu’il ne reste plus qu’à cueillir les fruits bien mûrs du développement ? Tout cela est tellement vrai, tellement incontestable que notre Premier ministre n’a pas hésité à y aller de sa petite fanfaronnade : « Lorsque la Guinée réussit, cela ne veut pas dire que tout le monde est content. »

Vous avez raison, Monsieur le Premier Ministre, le monde entier est jaloux de nos cités radieuses, de nos autoroutes à huit voies, de nos performances industrielles et de nos hôpitaux flambant neufs.

Seulement, comme le disent si bien nos cireurs de pompe, la Guinée de notre sublime Mamadi Doumbouya n’a pas que des amis. D’un bout à l’autre de la planète, des millions de conjurés concourent à sa perte. Ils se servent des armes les plus pernicieuses, échafaudent les plans les plus machiavéliques. Ils travaillent, tapis dans l’ombre, à un bout de nez de ses côtes. Et pourtant, il suffirait juste d’un rai de lumière pour les dénicher et les mettre hors d’état de nuire.

Au fait, elle arrive quand, celle promise par le Sénégal ?

Tierno Monénembo 

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