L ‘annonce par le ministre de l’Assainissement, de l’Hydraulique et des Hydrocarbures, Aboubacar Camara, de l’installation future de compteurs et d’une redevance sur certains forages privés a suscité de nombreuses réactions.
Le gouvernement explique vouloir mieux connaître les volumes prélevés et protéger les nappes phréatiques, tout en précisant qu’il ne s’agit pas d’interdire les forages.
Pourtant, au-delà de la mesure technique, cette annonce soulève une interrogation plus fondamentale : comment un pays considéré comme le château d’eau de l’Afrique de l’Ouest en est-il arrivé à voir se multiplier les forages privés dans les concessions, les immeubles et les entreprises ?
Cette question apparaît d’autant plus pertinente que la Guinée entre simultanément dans une nouvelle phase de son histoire économique avec l’expansion de la bauxite et l’arrivée prochaine du projet Simandou.
Le paradoxe hydraulique guinéen
La Guinée dispose d’un potentiel hydrique exceptionnel. Les fleuves Niger, Sénégal et Gambie prennent leur source sur son territoire. Le pays possède également un potentiel hydroélectrique parmi les plus importants de la sous-région.
Pourtant, l’accès à l’eau potable demeure un défi majeur, notamment dans le Grand Conakry.
Selon les données du Projet Eau et Assainissement en Guinée (PEAG), les besoins en eau de Conakry étaient estimés à environ 400 000 m³ par jour fin 2024, alors que la capacité de production disponible n’était que de 150 000 m³ par jour, soit un déficit de 250 000 m³ quotidien. Si rien n’est fait, ce déficit pourrait atteindre 660 000 m³ par jour à l’horizon 2040.
Autrement dit, le développement des forages ne peut être analysé uniquement comme un problème environnemental. Il constitue également une réponse d’adaptation à une insuffisance structurelle de l’offre.
Les compteurs : une logique déjà observée ailleurs
La régulation des forages n’est pas une spécificité guinéenne.
Dans plusieurs pays européens, notamment en France, les forages domestiques doivent être déclarés et certains prélèvements sont soumis à des obligations de comptage.
En Inde, plusieurs États ont introduit des autorisations, des redevances ou des restrictions afin de lutter contre l’épuisement des nappes phréatiques.
Dans les pays du Golfe, l’exploitation des eaux souterraines fait également l’objet de contrôles stricts.
Ainsi, la question n’est pas tant celle de l’existence d’un compteur que celle du contexte dans lequel il est introduit.
Dans les pays où la desserte publique est largement assurée, la régulation est généralement perçue comme une mesure de gestion environnementale.
Dans les pays où les populations se tournent massivement vers des solutions individuelles pour accéder à l’eau, la perception peut être différente.
Les fissures de Nongo et Lambanyi : un signal faible à prendre au sérieux
L’apparition récente de fissures dans plusieurs secteurs de Lambanyi, notamment à Nongo Tady et dans la zone de Warèya/Néré Bounyi, a replacé la question des forages dans le débat public.
À ce stade, aucune expertise publique ne permet d’établir un lien direct entre les fissures observées et les prélèvements d’eau souterraine.
Toutefois, plusieurs hypothèses sont régulièrement évoquées :
- urbanisation rapide ;
- insuffisance d’études géotechniques ;
- remblayages ;
- fuites de réseaux ;
- multiplication des forages ;
- évolution des nappes phréatiques.
L’intérêt stratégique du sujet réside moins dans la recherche d’un responsable immédiat que dans la nécessité d’une gouvernance intégrée de l’eau, du foncier et de l’urbanisation.
Bauxite et Simandou : une nouvelle équation économique
Depuis 2015, la production minière guinéenne a connu une croissance spectaculaire portée principalement par la bauxite.
La Guinée détient environ un tiers des réserves mondiales connues de bauxite et abrite également l’un des plus importants gisements de minerai de fer non exploités au monde à Simandou.
Dans ce contexte, la question des compteurs sur les forages renvoie à une interrogation plus large :
Comment les revenus tirés de l’exploitation du sous-sol peuvent-ils contribuer à résoudre les défis liés à l’eau, à l’électricité et aux infrastructures ?
Cette interrogation est d’autant plus pertinente que le gouvernement prévoit la création d’un fonds souverain alimenté notamment par les revenus de Simandou, avec un objectif affiché de financement de l’éducation, des infrastructures, de l’agriculture et de l’industrie.
Une piste de réflexion : transformer la rente minière en sécurité hydrique
La littérature économique sur les ressources naturelles montre que les pays qui réussissent sont souvent ceux qui transforment une richesse non renouvelable en actifs durables.
La Norvège a utilisé les revenus du pétrole pour alimenter un fonds souverain.
Le Botswana a utilisé les revenus du diamant pour financer l’éducation, les infrastructures et les services publics.
La question qui se pose aujourd’hui à la Guinée est similaire.
Le pays dispose déjà d’outils partiels.
Les sociétés minières contribuent notamment au FODEL, alimenté à hauteur de 0,5 % du chiffre d’affaires pour la bauxite et le fer.
Le futur fonds souverain lié à Simandou constitue également un levier potentiel.
Dès lors, une réflexion pourrait être engagée sur l’affectation d’une partie des revenus miniers, des compensations environnementales et des mécanismes existants à un Fonds Eau–Électricité–Résilience urbaine destiné à :
- renforcer les réseaux d’eau ;
- améliorer l’accès à l’électricité ;
- financer des études géotechniques ;
- réduire progressivement le recours aux forages de nécessité.
Le débat sur les compteurs ne porte finalement pas seulement sur les forages.
Il interroge la manière dont la Guinée envisage la transformation de ses ressources naturelles en biens publics.
La régulation des nappes phréatiques peut être justifiée par des impératifs environnementaux et de sécurité. Mais elle s’inscrit dans un contexte plus large marqué par l’essor de la bauxite, l’arrivée de Simandou et les attentes croissantes des populations en matière d’accès à l’eau et à l’électricité.
La question n’est donc peut-être pas uniquement de savoir qui doit payer l’eau aujourd’hui.
Elle est de savoir comment une partie de la richesse générée par la bauxite, le fer de Simandou et les compensations environnementales peut contribuer à garantir l’accès à l’eau potable et à l’électricité pour les générations futures.
Une tonne de bauxite exportée devrait-elle contribuer à financer l’eau potable et l’électricité dont bénéficieront les Guinéens lorsque les mines seront épuisées ?
Cette question mérite sans doute d’être posée.
Alpha DIALLO
Strategic Affairs Analyst | Global Public Affairs | Strategic Projects


