Mesures de riposte contre le covid-19 en guinée : et si c’était de la poudre aux yeux

Le Premier Ministre guinéen s’est exprimé, lundi 6 avril 2020, à la télévision nationale pour présenter le plan gouvernemental de riposte contre le Coronavirus. Entre les points forts et les ratées de la mesure, le diagnostic qui s’impose montre que celle-ci s’apparente plus à une grosse arnaque qu’à un véritable plan de riposte.

En rendant public le plan que son gouvernement a adopté pour lutter contre cette pandémie qui continue de sévir dans le monde, et qui a déjà infecté au moins 128 personnes en Guinée, le Premier ministre s’est attelé avec minutie à édicter les mesures phares du plan sur les ondes de la RTG.

A la surprise générale, ce qui devait être un véritable plan de riposte s’est avéré être une addition de mesures inadéquates non seulement au contexte guinéen, mais aussi à l’urgence sanitaire décrétée par le Chef de l’Etat, il y a quelques jours. Des décisions contradictoires et dont la vérification de leur application s’annonce très compliquée voire impossible. Un enfumage de haute voltige. A la rigueur,  un vœu pieux.

Les mesures prises

Décisions salutaires

  • Le report de la TVA

La pression fiscale sur la valeur ajoutée en Guinée est de 18%. Elle représente une part importante des recettes internes de l’Etat et une charge considérable sur le secteur formel qui y est soumis. A titre d’exemple, une entreprise évoluant dans le secteur de la téléphonie verse 30 à 33 milliards GNF par mois à l’Etat au titre de la TVA. Même si elle doit le faire après la période de grâce, une partie de ce montant pourra aider ces entreprises à garder leurs employés.

  • La suppression de la taxe sur les produits sanitaires et le gel de prix de ces produits.

Avec l’augmentation fulgurante des prix qu’on a enregistré dans la vente de gels, de masques ou autres accessoires allant contre le COVID-19, le gouvernement a pris la bonne mesure de bloquer les prix de ces intrants afin de mettre fin à la fantaisie qui s’était installée. Même s’il aurait fallu agir plutôt, cette mesure va concerner d’autres maladies très répandues comme le paludisme, la fièvre typhoïde ou autre.

La suppression de la taxe sur les produits sanitaires et le gel de prix de ces produits vont faire des heureux chez beaucoup d’importateurs des produits médicaux et accessoires ainsi que chez les pharmaciens.

Les mesures à revoir

  • De la prise en charge des factures d’eau et d’électricité

Combien des foyers en Guinée ont accès à l’eau et à l’électricité, ne serait-ce que 8 heures par jour ? Sur les 33 préfectures et les 333 sous-préfectures ainsi que les 304 communes rurales, seules les localités de Dubreka, Coyah, Kindia, Conakry, Mamou, Pita, Dalaba, Labé, Dinguiraye, Dabola, Faranah et Fria ont accès à l’électricité fournie par EDG. Pour Kamsar et Sangarédi, c’est la CBG qui fournit et pour Siguiri, c’est la SAG qui s’en occupe. Le reste du pays se trouve dans un noir intergalactique. Des localités comme Mandiana, Kérouané, Gaoual ou encore Koubia ne savent même pas si la guinéenne de l’électricité existe. En quoi cette mesure va-t-elle les impacter ?

Ce 7 avril 2020, Mariam Sy, la responsable communication d’EDG a annoncé sur sa page facebook que la prise en charge des factures ne concerne que les ménages et non les entreprises. Hors le plan de riposte est sensé alléger les charges sur les entreprises afin que celles-ci survivent face à l’épidémie pour sauvegarder les emplois.

Pour l’eau, revenez le 31 février. Même dans les localités habituellement desservies il y a bien longtemps que l’eau se fait rare dans leurs robinets. Le traditionnel tour-tour de la SEG a cessé. L’arrivée de l’eau est aléatoire comme la durée des rayons solaires en saison hivernale. Comme EDG, l’eau de la SEG ne coule pas dans toute la Guinée. Les orphelins de l’or bleu, majoritaire parmi la population n’ont que faire du report temporaire des factures par l’Etat.

  • De la gratuité des transports publics

Les transports publics sont quasi inexistants en Guinée. C’est l’un des rares pays de la sous-région à ne pas disposer d’un solide réseau routier et ferroviaire desservi par des bus publics et des trains de passagers. Ce que Kassory appelle transports publics ce sont les quelques dizaines de bus de la SOTRAGUI. Pour le transport interurbain, ce sont les taxis-brousse qui s’y prêtent.

Respectent-ils les mesures sanitaires décrétées ?  Tout porte à croire que non. Si les taxis qui circulent en plein Conakry ne respectent pas la consigne, ce n’est pas ceux qui roulent en rase campagne qui vont le faire.

Quant au train Conakry-Express, l’imbroglio avec RUSAL sur l’utilisation de ses rails l’a totalement cloué au ‘’sol’’ il y a plus de 4 mois.

Le pire avec la mesure sur les transports, ce que cette mesure est en totale contradiction avec l’urgence sanitaire qui veut une distanciation sociale entre les personnes. Avec la gratuité des transports, des milliers de personnes vont prendre d’assaut les bus de la SOTRAGUI  et tant pis pour la distanciation sociale.

  • Du blocage des loyers ( interdiction faite aux propriétaires des bâtiments à augmenter les prix du loyer, et non absence totale de paiement)  

Le PM a tapé le plateau encore une fois. Les loyers sont généralement fixés en début d’année et pas en milieu. Donc cela n’aura que peu d’impacts sans oublier qu’aucune commission n’a été mise en place pour la vérification de l’application stricte de cette mesure.

Les mesures qui devaient être prises

  • La réduction du prix du carburant

Qui n’a pas ri lorsque le gouvernement a supprimé 1000 GNF sur les 10 000 GNF du prix du carburant ? Pourtant il a été suffisamment démontré que le prix du carburant influence considérablement le marché dans son ensemble.

En réduisant le prix du carburant à la pompe même à 5000 GNF, l’Etat dégage une marge financière considérable pour continuer à renflouer ses caisses tout en allégeant l’énorme fardeau que constitue ce prix sur les ménages et les entreprises.

A titre d’exemple, les trois entreprises du secteur de la téléphonie mobile commandent cumulativement 2 000 000 de litres de gasoil par mois en saison sèche et un peu moins en période hivernale. Imaginez l’allègement de leur fardeau lorsque 10 000 000 000 GNF sont supprimés de leur ligne de dépense. Ça aurait été la mesure phare et cela faciliterait l’exécution des mesures sanitaires pour les taxis et d’autres automobilistes.

  • Baisser le train de vie de l’Etat

Avec un gouvernement officiel pléthorique, un gouvernement bis à la présidence avec son lot de ministres conseillers et une présidence budgétivore, l’on aurait tout à gagner dans la réduction drastique de toute dépense non essentielle en ce moment. A défaut, réorienter vers le ministère de la santé et l’ANSS une partie des budgets d’autres ministères comme celui des «Droits de l’Homme», celui des Affaires Sociales, ou même de la Défense. Dans d’autres pays, des parlementaires ont temporairement renoncé à leurs salaires pour alléger le fardeau budgétaire sur l’Etat.

  • La baisse ou la suppression de taxes sur les denrées de première nécessité

A l’approche du Ramadan, l’Etat aurait pu, à défaut de supprimer, baisser la taxe sur les denrées de première nécessité comme le riz, le sucre et l’huile afin de soulager le panier de la ménagère. Cette décision allait fortement faciliter la bonne marche de l’état d’urgence sanitaire puisqu’en pareille situation de nombreuses familles achètent plusieurs kilos de  ces denrées pour les stocker et donc réduire l’achat journalier qui amène à sortir de chez soi.

  • Avoir une approche pour l’année scolaire et universitaire

La pandémie du COVID-19 perturbe dangereusement le déroulement de l’année scolaire et universitaire dans ce sens que tous les établissements y afférents sont fermés. Même si l’on ne sait pas encore quand est-ce que la pandémie prendra fin, le gouvernement aurait dû avoir une approche de solution qui analyserait toutes les options possibles surtout que l’orage de la saison des pluies se profile à l’horizon.

  • Décongestionner les prisons et maisons d’arrêt

Une pierre deux coups. Les conditions de détention en Guinée sont des plus catastrophiques qui soient. Surpeuplement, insalubrité sont entre autres les maux de notre vieux système carcéral issu en grande partie de la colonisation puis du premier régime. Pendant que les pays dits avancés ont anticipé l’arrivée du virus dans leurs prisons, nous aurions tout intérêt à en faire de même voire plus pour les nôtres (prisons civiles) et nos maisons d’arrêts provisoires (DPJ, escadron mobiles, CMIS, BAC, postes de gendarmerie.)

Le Président de la République peut gracier dans ce sens un certain nombre de prisonniers, notamment ceux qui ont purgé une bonne partie de leur peine et ceux qui s’y sont retrouvés pour des délits (vols de téléphones, bagarres….)

Il n’est pas encore tard  pour bien faire. Et le gouvernement peut encore faire mieux….

Alpha Oumar DIALLO

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