L ‘actualité politique sénégalaise ne peut être réduite à une simple rivalité entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye.
Une telle situation se lit à travers plusieurs échiquiers simultanés, où chaque acteur cherche à préserver ou à accroître ses marges de manœuvre.
Sur l’échiquier institutionnel
L’élection d’Ousmane Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale marque son retour au cœur du dispositif de pouvoir après son départ de la Primature.
Cette position lui permet de conserver un centre de gravité politique majeur. En contrôlant l’institution chargée de voter les lois et de contrôler l’action gouvernementale, il dispose désormais d’un levier susceptible d’influencer durablement les arbitrages de l’exécutif.
La question n’est donc pas de savoir si Sonko reste influent. Elle est de déterminer jusqu’où cette influence peut s’exercer sans créer une dualité du pouvoir.
Sur l’échiquier politique
L’arrivée au pouvoir de Pastef reposait sur une dynamique de conquête portée par deux figures complémentaires : Sonko, leader du mouvement, et Diomaye, candidat à la présidence.
Or, toute organisation confrontée à l’exercice du pouvoir connaît progressivement une redistribution des centres de décision.
Diomaye dispose aujourd’hui de la légitimité institutionnelle attachée à sa fonction présidentielle. Sonko conserve quant à lui une légitimité militante et populaire construite durant plusieurs années d’opposition.
L’enjeu stratégique réside dans la coexistence de ces deux légitimités.
Tant qu’elles convergent, elles renforcent le pouvoir. Si elles divergent, elles peuvent devenir une source de friction interne.
Sur l’échiquier sociétal
L’un des principaux atouts de Sonko demeure sa capacité de mobilisation.
Pour une partie importante de la jeunesse sénégalaise et des militants de Pastef, il continue d’incarner le symbole de la rupture avec l’ancien système politique.
Cette capacité à mobiliser l’opinion constitue une ressource stratégique.
Dans les rapports de force contemporains, le pouvoir ne repose plus uniquement sur les institutions. Il dépend également de la capacité à orienter les perceptions, à structurer les récits et à maintenir une influence sur les dynamiques sociales.
À cet égard, Sonko conserve un capital politique qui dépasse largement son statut institutionnel.
Sur l’échiquier financier
Le Sénégal traverse simultanément une période de fortes tensions budgétaires.
La découverte de passifs non déclarés et les interrogations sur le niveau réel de la dette publique ont profondément modifié la relation entre Dakar, les marchés financiers et les institutions internationales.
Le gel du programme du FMI a renforcé les préoccupations des bailleurs et des investisseurs quant à la trajectoire financière du pays.
Dans ce contexte, la nomination d’Ahmadou Al Aminou Lo apparaît comme un signal destiné à restaurer la confiance des partenaires financiers.
L’objectif est clair : rassurer les investisseurs, rétablir la crédibilité financière du pays et relancer le dialogue avec les institutions internationales.
Mais la confiance des bailleurs repose autant sur les indicateurs économiques que sur la stabilité du dispositif politique.
La véritable question devient alors la suivante : une stratégie de normalisation financière peut-elle coexister durablement avec une ligne politique historiquement plus critique vis-à-vis des institutions financières internationales ?
Sur l’échiquier international
Les partenaires du Sénégal n’observent pas uniquement les chiffres macroéconomiques.
Ils évaluent également la cohérence du pouvoir et la capacité de l’État à maintenir une ligne stratégique stable.
Institutions financières internationales, investisseurs énergétiques, partenaires bilatéraux ou fonds souverains cherchent avant tout de la prévisibilité.
Or, l’émergence de plusieurs centres de pouvoir peut alimenter des interrogations sur la direction réelle du pays.
La stabilité politique est aujourd’hui devenue un facteur économique à part entière.
Sur l’échiquier énergétique
L’entrée du Sénégal dans l’ère des hydrocarbures modifie profondément les équilibres stratégiques.
Les projets gaziers et pétroliers font du pays un espace d’intérêt accru pour de nombreux acteurs économiques et étatiques.
Dans ce contexte, la stabilité institutionnelle devient un facteur de compétitivité.
Les investisseurs recherchent moins un modèle politique particulier qu’un environnement prévisible permettant de sécuriser leurs engagements sur le long terme.
Trois scénarios se dessinent
Scénario 1 : la complémentarité stratégique
Diomaye pilote l’État tandis que Sonko conserve son rôle de leader politique. Les deux centres de pouvoir restent coordonnés et renforcent la cohésion du projet Pastef.
Scénario 2 : la dualité du pouvoir
Les divergences se multiplient entre l’exécutif et l’Assemblée. Les arbitrages deviennent plus difficiles et les signaux envoyés aux investisseurs se brouillent.
Scénario 3 : la confrontation ouverte
Une rupture politique entraîne une recomposition des alliances et une période d’incertitude institutionnelle. Ce scénario reste le moins probable mais serait le plus coûteux pour l’image du Sénégal.
Conclusion
Les crises les plus sensibles ne proviennent pas toujours de l’opposition entre un pouvoir et ses adversaires.
Elles apparaissent souvent lorsque plusieurs centres de pouvoir coexistent au sein d’un même camp et produisent des signaux contradictoires.
Pour le Sénégal, l’enjeu dépasse donc les trajectoires personnelles de Sonko et de Diomaye.
La véritable bataille concerne la préservation d’un actif immatériel essentiel : la confiance.
Et dans un contexte de tensions budgétaires, d’exploitation des ressources énergétiques et de compétition internationale accrue, la confiance est probablement l’un des actifs stratégiques les plus précieux dont dispose aujourd’hui le Sénégal.
Alpha DIALLO
Strategic Affairs Analyst | Global Public Affairs | Strategic Projects


