Socialisation religieuse de malcom x : quelques détails à comprendre

I mpossible de traiter sur le combat des mouvements noirs aux Etats-Unis d’Amérique sans évoquer la figure proéminente de Malcom Little. On l’appelle ainsi « Malcom X ». En dépit de tous ceux à qui l’on veut attribuer en partie ou en totalité la gloire liée à ce combat, ou noyer le rôle du sujet individuel dans le flou de l’union de tous les  leaders noirs de l’époque ;  les faits et leur analyse mettent facilement en évidence que si Malcom X  n’était pas impliqué, la question des noires ne se seraient pas imposées dans le débat public américain (Malcom X a quand même assigné les USA au banc des Nations Unies).

Cette présentation faite, intéressons-nous au sujet central qu’est la conversion religieuse de Malcom X. Le professeur John Henri Clarke a expliqué, au cours d’une interview,  que « Malcom X est la synthèse de sa jeunesse qui a forgée son caractère ». S’intéresser à la conversion religieuse de Malcom X permet de saisir comment cet individu a appris et intériorisé les normes et les valeurs de la société afro-américaine à laquelle il appartient, et à partir de laquelle il a construit son identité sociale qui explique la profondeur de son engagement.

  • Phase de socialisation primaire de Malcom Little

La personnalité du leader Malcom X s’est forgée tout d’abord par une enfance mouvementée (A) et par l’expérience de la rue qu’il disait n’avoir jamais quitté (B). Ces deux expériences, s’enchainant de façon séquentielle, vont expliquer le reste de son parcours tumultueux et à la fois fulgurant.

A-   Malcom X marqué par les stigmates de son enfance

Dans L’Individu et sa société (1969), Abraham Kardiner parle de « personnalité de base » afin de marquer l’incidence de la culture sur la construction de la personnalité des individus.

Earl Little (le père de Malcom) exerçait une autorité sans relâche sur ses enfants (référence Alex Haley, biographe de Malcom X). Comme interprété dans  Malcom X, 1993, Film de Spike Lee, Eart Little était un rebelle à l’autorité. Il devient la cible des autorités locales et du Ku Klux Klan. Il sera retrouvé plus tard odieusement assassiné ; son corps abandonné sur une ligne Tramway.  Selon Filbert X,  frère de Malcom X, l’assassinat de leur père a vu s’effondrer l’autorité dans la maison familiale.

La mère de Malcom X était dépressive. Malcom X dira plus tard qu’il est clair de peau parce que sa mère est née d’un viol perpétré par « l’homme blanc ». Malcom est le plus noir des enfants de sa mère ; sa mère est exigeante  avec lui car il faut le  prédisposer à vivre la violence ségrégationniste. Privée de son mari, Louise Helen Norton Little est diagnostiquée paranoïaque et inapte à élever les enfants. Malcom X explique :

« Ma mère en était arrivée là parce que la société avait failli à son devoir. Qu’elle s’était montrée hypocrite, avare, impitoyable ; à mon tour,  je suis sans pitié pour une société qui écrase les hommes. J’ai rarement parlé de ma mère à qui que ce soit ; parce que je me crois capable de tuer, quiconque, sans hésitation, toute personne  qui ferait à son propos une remarque déplacée.  Alors je fais exprès de ne pas ouvrir une brèche dans laquelle se précipiterait le premier imbécile venu »

La réalité de la misère sociale complique la situation de la famille. Le sentiment d’humiliation des parents dans un univers hostile sera encré chez Malcom ; il va développer affectivement et intellectuellement le sentiment de rejet et  de révolte par rapport à cette société.

Malcom X est confiée à une famille blanche d’accueil chez laquelle il se montre brillant à l’école. Il était le seul noir de sa classe et l’un des rares noirs de son école. Très tôt, dans le contexte de l’Amérique ségrégationniste, son maitre lui apprend au cours d’une discussion qu’il serait très utopique pour un noir de prétendre faire avocat quel que soit son talent. Malcom est éprouvé par cette remarque (exclusion par la couleur peau ; exclusion par la misère sociale). En face d’un élève noir, particulièrement brillant, des raisonnement racistes surgissent avec une particulière aisance . Malcom développera plus tard un rejet des institutions prônant une compartimentation des deux mondes (blanc et noir) où chacun aura le droit de s’autogouverner.

B-  Malcom Little à l’école de la rue 

A 17 ans, il quitte l’école. Ainsi, Malcom X découvre le monde de la pègre et il devient un délinquant endurci opérant cambriolage armé, vente et consommation de drogue, proxénétisme (l’effet du groupe de pairs). Cet environnement lui permet de vivre dans l’air du temps (costumes redingotes, lisser les cheveux) où l’on veut vaille que vaille ressembler au « blanc ». Il est révolté intellectuellement ;  mais son mode de vie nie cette révolte ; il vit une espèce de contradiction, une réelle crise existentielle (aliénation culturelle). Il intériorise les actes corporels (« techniques corporelles » selon  Marcel Mauss)  de ce groupe auquel il appartient.

Cette phase de socialisation est abordée par Pierre Bourdieu à travers le terme « habitus » :

« les conditionnements associés à une classe particulière de conditions d’existence produisent des habitus, systèmes de dispositions durables et transposables” fonctionnant comme “principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre »

Malcom développe à cette phase des dispositions qui intègrent toutes ses expériences du passé et contribuent à façonner la manière dont il perçoit ou ressent les choses selon une logique qui lui est propre

Après un de ces cambriolages  qui tournera mal,  Malcom et ses compagnons sont arrêtés par la police. Les circonstances deviennent aggravantes d’autant plus que sa  compagnie avec une maitresse blanche est révélée.  Celle-ci avoue devant le juge avoir été contrainte. Malcom X est condamné en février 1946, à 10 ans de prison ferme (il n’en fera que 7).

II-      La socialisation secondaire de Malcom X de la prison à l’islam

C’est de la prison que Malcom X découvre les ressources de sa conscience et se révèle à lui-même (A) ; il découvre l’islam mais dans la dimension sectaire de la Nation of Islam ; puis, des concours de circonstance aidant, il adhère à la vulgate de l’orthodoxie musulmane ( B) .

A-   ’univers carcéral, le véritable milieu de socialisation secondaire de Malcom X

En prison (espace de socialisation) , Malcom X se déshumanise. On l’appelle « le Satan ». Il devient athée.  Mais vient après la phase d’inculcation où il lit beaucoup en étant toutefois encouragé par un vieux détenu (agent de socialisation). Ce dernier lui apprend qu’il existe une religion et un prophète pour le peuple noir. Malcom X apprend l’islam en prison ; il commence à prier. Il ne mange plus de viande de porc et il s’interdit de coucher avec toute femme blanche. On lui apprend que l’honorable Elija Muhammad est le prophète libérateur du peuple noir. Il s’agit d’un islam qui diffère de la doxa musulmane. Nation of Islam, l’organisation que dirige Elija , enseigne la suprématie noire contre « les diables blancs ».  Malcom est sensible à ce discours ; on lui donne les clefs d’un combat, un sens à sa révolte. Il ajoute X à son prénom  (X parce qu’il ne sait pas d’où vient son nom de naissance Little).  Selon Frantz Fanon, nous allons paraphraser son idée, la dominante psychologique du dominé est de se crisper devant toute invitation du dominant.

Malcom profite pour discuter avec les érudits qu’il rencontre dans la bibliothèque pénitentiaire. Il rentre en prison avec quelques années d’études et il en ressortira avec un capital culturel très élevé. Il passe sa détention dans sa rééducation personnelle ;  ce moment est déterminant chez lui (accroissement du capital culturel à l’état incorporé). C’est la phase durant laquelle il intègre les valeurs et les normes de l’organisation Nation of Islam d’Elija Muhammad. On l’aide, par des lectures et des correspondances, à se révéler à lui-même , à l’aider à conscienciser son inconscient .

Ainsi, en 1952, Malcom est libéré de prison.

Une fois libre, il s’empresse de rencontrer l’honorable Elija Muhammad. Malcom X est pétrifié par le trait de caractère du  leader de la Nation of Islam. Il l’adore avec zèle. Il l’idéalise et le mythifie.  Il est d’ailleurs surpris que Nation of Islam ne soit pas connue de tous les noirs. Usant de son charisme,  sa détermination inaccessible au découragement,  Malcom X se livre à un prosélytisme qui va faire de la Nation of Islam une des organisations noires les plus puissantes des Etats-Unis d’Amérique. Il devient si célèbre que cela sera plus tard un élément supplémentaire aux causes qui précipitèrent son départ  de cette même organisation.

B-     Malcom X à sa phase de socialisation de renforcement

Malcom X rompt avec Nation of Islam car les dissensions idéologiques persistaient sur les formes de la lutte (discours sans empathie de Malcom X sur la mort de Kennedy). Il est aussi désillusionné par le personnage d’Elija Muhammad accusé d’abuser sexuellement les filles faisant partie de l’organisation.

La rupture consommée avec Elija Muhammad, Malcom X se rend en 1964 en Arabie saoudite. Il opère une deuxième conversion ; la conversion à l’orthodoxie musulmane (socialisation de renforcement). On lui donne un nouveau nom : Elhadj Malick Zoulou El Shabazz.  Son discours connait un glissement prônant davantage l’égalité et la fraternité entre les hommes, tous égaux devant Dieu. Il n’hésite pas d’accabler Elija Muhammad d’épithètes ; le traitant « d’hypocrite » et de tartuffe.

Malcom X ne se fait pas d’illusions : il sait que ses jours sont comptés aux États-Unis. Il se confie à son biographe Alex Hayley :

« Ils vont me tuer car je sais désormais qu’est-ce qu’on appelle le vrai islam » (propos rapporté par  Tarik Ramadan dont le père fut un ami de Malcom X).

BIBLIOGRAPHIE ET FILMOGRAPHIE

-L’autobiographie de Malcolm X Poche – 1 février 1993 de Alex Haley ;

-Les cassettes de Malcom X

-Malcom X, 1993, Film de Spike Lee

 -Conférence de Tarik Ramadan sur Malcom X

Dramane DIAWARA

Université de Picardie Jules Verne

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