L’axe : au-delà du factuel

L ’autoroute Le Prince qui va du rond-point de Hamdallaye au quartier Kagbélen, en passant par Bambéto et Cosa, est le centre de toutes les contestations sociopolitiques dans la capitale guinéenne depuis juin 2006. Aujourd’hui, cette autoroute, une des principales artères de la circulation de Conakry, se trouve au cœur d’un déchainement de violences sans précédent.

Les morts y ont atteint le nombre macabre de 100 sans compter les dégâts matériels qui sont les corolaires de ces tueries. Havre de paix jusqu’en juin 2006, l’’’Axe’’, comme l’appellent les Guinéens, était plutôt connu pour ses immeubles colorés et ses vendeurs d’appareils électroménagers avariés venus d’Europe. Comment cet axe s’est-il radicalisé pour devenir l’épicentre de tant de haines et violences ?

Décryptage !

L’ »Axe du mal » ou l’ »Axe de la démocratie », selon qu’il soit militant de la mouvance présidentielle ou sympathisant de l’opposition, le guinéen a fini par cataloguer cette partie de la haute banlieue de Conakry tant elle est au centre des remous sociopolitiques.

Depuis la grève des enseignants en juin 2006, suivi des contestations populaires de janvier et février 2007 contre le régime du Général Lansana Conté, l’axe s’est illustré dans toutes les luttes à caractère social et surtout politique à travers des manifestations aussi grandioses que violentes.

De Conté à Condé, aucun régime n’a pu calmer les jeunes surchauffées et maintenant les femmes indignées de cette zone de la commune de Ratoma. Réputés favorables à l’opposition, notamment l’UFDG, les événements dans ces quartiers chauds sont vus exclusivement sous l’angle de la politique politicienne s’ils ne sont pas imagés sous le panorama ethnique. Pourtant, aucune solution durable ne peut être trouvée au problème de l’Axe tant que la politique masque les vrais enjeux : l’absence totalitaire de l’Etat.

  1. Au commencement était Kaporo-rails.

Il faut comprendre que ce qui est appelé aujourd’hui l’Axe est habité en bonne partie par des familles dont les habitations ont été démolies à Kaporo-rails en 1996. Après le passage des bulldozers, des rumeurs persistantes avaient alors été distillées que la démolition des maisons n’était ni plus ni moins qu’un acte de mépris du pouvoir d’alors contre ce qu’il considérait comme un bastion d’un de ses farouches opposants le doyen Bâ Mamadou. Des petits malins ont alors « conseillé » au président Conté de ne point laisser grandir un regroupement d’opposants issus d’une même communauté sous sa barbe dans la capitale. Le Général a cédé et la troupe a fait le sale boulot. Argument officiel du gouvernement, Kaporo est une zone réservée. Aujourd’hui, 22 ans plus tard, allez voir si la fameuse zone reversée a été mise en valeur. A part le siège de l’ARPT, aucun aménagement du lieu n’est effectif. C’est plutôt un parc à ciel ouvert où garent de centaines de poids lourds.

Les victimes se sont alors recasées petit à petit le long de l’autoroute Le Prince. Une première couche de frustration fut alors crée.

  1. La proximité culturelle

Les habitants de l’Axe sont en majorité issus de la communauté peule. Les noms de quartiers comme Cosa, Dar-es-Salam, Bambéto, Bomboly et autre Wanindara sont des emprunts aux districts de certaines préfectures de la moyenne Guinée. (Bomboly et Bambéto sont aussi des districts de la préfecture de Pita). Avec une telle concentration de personnes ayant en partage la même culture et à peu près les mêmes activités, il est évident que les problèmes soient plus amplifiées et les communions plus partagées. Ce qui peut sembler à une victimisation. Et à l’ère des NTIC, les réseaux sociaux n’arrangent rien.

  1. Un Etat, deux visages

Loin de défendre les bavures que commettent les loubards sur l’Axe. Le présent article essaie de comprendre et expliquer autant que possible les causes profondes de cette instabilité qui dure 12 ans.

Derrière les immeubles colorés qui bordent l’autoroute Le Prince, se cache une réalité qui peut largement expliquer le chaos d’aujourd’hui. En effet, sur une distance de près de 25 kilomètres qui séparent les points A et B de l’Axe (Hamdallaye-Kagbélen), il n’existe aucune infrastructure sanitaire ou scolaire bâti par l’Etat. Les maisons de jeunes, lieux de retrouvailles, de réjouissances et de formation de la jeunesse manquent terriblement dans cette zone alors que sur la corniche nord (Taouyah-Sonfonia), presque chaque quartier dispose de sa maison des jeunes. D’ailleurs, un bon nombre de ces édifices ont été rénovées et d’autres sont en rénovation. Il en est de même sur l’autoroute Fidel Castro dans une moindre mesure.  La corniche nord et les quartiers traversées par « Fidel Castro », comptent également des écoles (les collèges Ratoma et Konimodou, le lycée Kipé, Nongo Unité, lycée Lambanyi et lycée Sonfonia pour la corniche et les lycées Léopold Sédar Senghor et le complexe Lansanaya Béavogui) et des centres médicaux tous appartenant exclusivement à l’Etat. Même si elles ne couvrent pas tous les besoins des habitants de ces communes, ces infrastructures, par leur présence, traduisent la prise en compte de leurs préoccupations du moins dans ces deux domaines importants. Cet aspect n’est nullement anodin dans la mesure où ces édifices auraient certainement une valeur inestimable si elles étaient bâties dans le désert scolaire et sanitaire qu’est l’Axe. Sans compter dans une certaine mesure, l’absence même de canalisations d’eau. Le quartier Dar-es-Salam en est une illustration parfaite.

Cette présence bienveillante de l’Etat à travers les services sociaux de base dans les zones citées, contraste à sa présence martiale sur Le prince via une concentration des services de sécurité (Escadron mobile numéro 2 de Hamdallaye, Commissariats de Bambéto et de Cosa, CMIS de Enco 5, gendarmerie de Wanindara etc.) La présence de l’Etat uniquement par sa fonction de répression au détriment de sa fonction protectrice et de développement. Ce contraste l’est encore plus dans la réponse disproportionnée que donnent les forces de sécurité lors des manifestations sur l’Axe.

Malheursement, au lieu de créer les conditions d’apaisement, l’Etat répond par une répression excessive. Les frustrations sont telles que les habitants de l’Axe se sont mués dans un repli identitaire nocif pour l’unité nationale. Malgré les importants dégâts matériels et les pertes en vie humaine, aucune enquête sérieuse n’a été diligentée à nos jours. Celles qui sont « ouvertes » ne sont jamais fermées. Cette politique de deux poids deux mesures augmente la frustration des habitants de l’Axe et renforce le mépris et la méfiance qu’ils nourrissent vis-à-vis de l’Etat depuis 1996. La bonne stratégie serait plutôt de mener une politique de rapprochement de l’Etat vers ces familles et créer les conditions d’employabilité de ces jeunes, comme tous les jeunes de Guinée d’ailleurs, à travers des projets HIMO par exemple. Les mots et les gestes jouent aussi un rôle assez important dans une société attachée aux symboles. Pourquoi, les autorités n’apaiseraient-elles pas leurs propos en direction de ces populations ? Pourquoi Alpha Condé n’irait pas prier à la mosquée de Hamdallaye ou de Wanindara comme il l’a fait à Bambéto il y’a quelques années ? Et démentir une fois l’opposition qui surfe sur cette frustration. D’autres, comme le projet la baïonnette intelligente, ont réussi à le faire. C’est le grand et puissant Etat de Guinée qui serait incapable de parler et réconcilier ses fils sur une bande de terre de moins de 30 km ?

Il n’existe pas de problèmes d’ethnies sur l’Axe. Il y’a simplement un Etat irresponsable qui sait pertinemment ce qu’il doit faire mais se plait à voir le sang couler dans ces quartiers.

Alpha Oumar DIALLO

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