Guinée : les banques primaires étouffées par une pénurie de devises (enquête)

Le marché de la devise est tendu depuis un moment. Les spéculations vont bon train, les banques primaires, dépassées et la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG), impuissante.

La source d’approvisionnement des banques en devises a tari presque et les banques ont besoin de cette source pour régler les opérations même interbancaires.

Au-delà des explications officielles de la BCRG fournies par le premier vice-gouverneur, Gnanga Komata Gomou, des voix anonymes, à l’image de Raul, Kévin et Alexandre, (des noms d’emprunt), respectivement employé de banque, un ancien de la BCRG et cambiste, donnent une certaine explication.

« Cette situation dure depuis le début de la saison des pluies. Si un commerçant guinéen veut payer des marchandises à l’étranger, peine à trouver de la devise, c’est parce que les banques n’en ont pas» a déclaré Raul, évoquant ‘’le faible taux d’activité des orpailleurs et la baisse du cours de l’Or sur le marché mondial, ensuite les ONG et ambassades qui déposaient de la devise aux banques primaires n’envoient plus assez.

Ce qui fait qu’en ce moment, justifie-t-il,  qu’il y a plus de demandeurs de devises que de vendeurs. Autre problème, la Guinée n’exporte que de la matière première, ce qui ne permet pas à la BCRG d’avoir suffisamment de devises pour faire face aux multiples demandes.

Explications officielles

Le premier vice-gouverneur de la BCRG, Gnanga Komata Gomou dément tout manque de devises et explique qu’il s’agit plutôt d’un contrôle rigoureux du marché des devises, notamment les retraits pour éviter la spéculation.

« Ceux qui veulent sortir de la devise veulent faire des spéculations. Le décret 025 stipule qu’aucune marchandise ne doit être facturée en devise sur le territoire guinéen. Alors on veut sortir de la devise pour quoi faire ? Les devises sont là pour des dépenses à l’étranger, pas sur le territoire national. Ce n’est pas que les banques primaires n’ont pas de devises, mais c’est qu’il y a des situations qui font que nous les contrôlons derrière, et celles qui sont en situation irrégulières sont sanctionnées. Dire qu’il n’y a pas de devise, ce n’est pas vrai. Il y a des devises. Il y a que des moments, la BCRG reçoit des devises des banques, tous les versements des banques se font chez nous. La BCRG transporte cette devise à l’étranger sur nos comptes et nous créditons les comptes de ces différentes banques. Cela permet aux banques de faire face aux crédits documentaires aux importations des Guinéens. Les devises ne restent pas ici, nous les transportons » a indiqué M. Gomou qui par ailleurs, rassure qu’il y a toujours de la devise dans les banques, mais il faut les sortir d’une certaine manière.

Même pour les francs guinéens, il a souligné que la BCRG a diminué les sorties en espèce, en mettant l’accent plutôt sur les payements par virement, chèque et autres pour que les gens puissent travailler avec.

« C’est pourquoi quand on entend qu’une personne a été attaquée et que de l’argent a été volé, cela nous étonne que les gens aiment l’espèce, je ne sais pourquoi » a précisé Gnanga Komata Gomou.

Les faits sont têtus

Cependant, si les explications de la BCRG sont fondées, elles ne rassurent pas tout le monde. Raul, insiste que le manque de devise est une réalité et que cela plombe le fonctionnement bancaire. Raul a rappelé qu’aucun commerçant ne voyage avec l’argent.

« Ils déposent à la banque ici, la banque donne une facture, une déclaration descriptive d’importation délivrée par le ministère du Commerce et donne l’ordre de payer son fournisseur » insiste et signe Raul.   

Sauf que le problème reste entier, car soutient M. Raul, ‘’si j’ai besoin de régler mon fournisseur au Bangladesh, il faut que ma banque ait par exemple les 100 000 dollars sur son compte à sa banque correspondante à l’étranger. Et pour que ma banque ait ce dollar dans son compte, il faut que ce client donne du franc guinéen ici et dire qu’il veut 100 000 dollars pour payer un fournisseur Bangladais. Alors, il va s’entendre sur un taux avec la banque, après la banque guinéenne demande à sa banque correspondante par exemple qui est en France de payer à un fournisseur 100 000 dollars’’.

« Si la banque guinéenne n’a pas de devises sur son compte à l’étranger, elle ne peut pas demander à sa banque correspondante de payer. Maintenant, c’est si j’ai du franc guinéen et que j’ai acheté du dollar avec quelqu’un qui a vendu son Café, son Or ou autre que je peux avoir du dollar dans mes comptes. Et si ce vendeur d’Or ou de Café dit à la banque qu’il n’a pas vendu donc il n’a pas de dollars à vendre. La banque va faire comment ? Elle va dire à son client guinéen qu’elle n’a pas de dollars dans son compte donc elle ne peut pas l’aider à payer son fournisseur chinois ou Bangladais. Elle va demander à son client guinéen de trouver lui-même du dollar pour verser dans son compte. Si c’est le cas, la banque ne trouve pas de devise, le commerçant va se ravitailler au marché noir. Et s’il appelle le cambiste pour lui dire qu’il veut 100 000 dollars, un autre dit 200 000 et un autre aussi dit 500 000 dollars, le cambiste va se rendre compte que le marché de la devise est dans l’impasse, il va vendre au plus offrant. Voilà ce qui se passe. La source de devises a tari presque, et les banques ont besoin de cette source afin de s’approvisionner pour régler les opérations même interbancaires » a expliqué cet employé de banque.

Frustration, révolte

Alexandre, un cambiste reconnait que la situation est tendue, mais nie toutes accusations impliquant les cambistes dans les spéculations. Il résume la situation à l’instabilité de la Guinée qui a fait fuir certains capitaux et le manque de respect des banques privées à l’égards des cambistes qu’elles perçoivent comme des adversaires. Cette situation a amené à ne plus faire des dépôts de devises dans les banques.

« Ici, les banques privées nous considèrent comme des ennemis, elles ne nous considèrent pas, elles pensent que nous sommes leurs adversaires. Alors que si vous entendez banque privée en Guinée, c’est nous les cambistes. Mais, les banques ne nous accordent aucun respect. Un simple individu qui a 5 000 dollars est plus considéré que nous cambistes qui avons des centaines ou des milliers de dollars là-bas. Ce qui fait que nous avons refusé de déposer à la banque, ce n’est pas que c’est une décision formelle, mais nous avons décidé de garder notre argent nous-mêmes. Si tu vas verser de la devise à la banque, ils nous disent que c’est un ancien billet, il est plié, il est froissé, il est sale, il est ceci, il est cela. On s’est plaint à la BCRG, mais aucune solution. Pourtant, nous déposons beaucoup de devises là-bas, nous payons les taxes et impôts, nous sommes reconnus par la loi. Comme cela n’a pas marché, on a décidé de ne plus utiliser la banque. Sauf si c’est strictement nécessaire », raconte Alexandre.

Selon lui, il leur est plus facile de rencontrer le Président Alpha Condé ou le Gouverneur de la BCRG que de rencontrer un directeur d’une banque privée de Guinée.

« C’est très difficile » peste-t-il dans sa narration.

La BCRG, impuissante

La BCRG entend bien contrôler le marché des devises, mais le marché parallèle est très fort. Kévin, un ancien de la BCRG explique que dans les conditions normales, les banques primaires, après avoir reçu les demandes des clients qui importent de la marchandise, se rendent à la banque centrale en vue de porter les demandes des clients à son niveau.

De surcroît, la banque centrale met à la disposition des banques primaires les quantités de devises qu’elle dispose.

« Malheureusement en Guinée, les banques ne sont jamais satisfaites par la Banque centrale. Pourquoi ? Cette dernière ne dispose pas d’assez de devises pour faire face aux besoins des importateurs. Ceci est dû à la faiblesse des réserves de change de la Guinée qui ne parvient même pas à couvrir 3 mois d’importations alors que tous les critères de convergence exigent un minimum de 3 mois » a confié cet ancien cadre de la BCRG.

En Guinée, explique Raul, il y a des gens qui ont beaucoup de devises dans leurs comptes, mais ils ne dépensent pas cet argent, ils gardent pour attendre que le prix monte pour les revendre.

« On garde une monnaie qui n’est pas la nôtre, c’est au détriment du franc guinéen » dénonce Raul, révélant que la BCRG a limité les dépôts pour minimiser les dégâts.

«  Par exemple, un bureau de change ne peut pas verser plus de 100 000 dollars par jour » renseigne-t-il.

« Si un client X d’une banque, veut verser 100 000 dollars sur son compte, mais sa banque n’a pas ce montant, il achète à un bureau de change 200 000 dollars, mais il ne peut pas verser tous les 200 000 sur mon compte en en jour, c’est la nouvelle règle. C’est pour limiter la force de frappe des bureaux de change. Aujourd’hui, les bureaux de change sont devenus plus forts que le système bancaire, c’est cela la réalité » a ajouté Raul.   

Solutions

Dans les autres pays, cela n’arrive presque pas. Raul explique que par exemple dans la zone CFA, tu ne peux pas avoir un compte en devise, c’est seulement en francs CFA.

« Si un jour, la BCRG décide de contrôler seule la devise, aucun citoyen ne peut avoir un compte en devises, toute devise qui entre en Guinée est directement vendue à la BCRG, cela aurait pu résoudre le problème » propose Raul.

Mais là aussi, il y a un risque de voir les capitaux fuir pour aller en Sierra Leone ou au Nigeria, où les pressions sont moindres. C’est pourquoi, suggère M. Raul, ‘’la solution est d’intégrer une zone monétaire ».

En attendant, les spéculations continuent. L’intégration à la ZMAO, Zone Monétaire de l’Afrique de l’Ouest, est toujours en cours et ne pourrait être effective qu’en 2020.

Hafia Diallo

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