Election d’emballo ou le camouflet de la diplomatie guinéenne

L ’élection d’Umaru Sissoco Embalo, le nouveau président bissau-guinéen, n’a pas fait que des heureux. Pas seulement parmi ses challengers vaincus. Les effets se sont faits plus ou moins ressentir chez son grand voisin et homonyme, la République de Guinée.

Tandis que les uns s’offusquent de son attaque verbale contre son homologue guinéen, Alpha Condé, d’autres s’interrogent sur l’opportunité d’un telle sortie. Mais ce que beaucoup ignorent, c’est la perte d’influence sans précèdent que la Guinée a enregistré dans la sous-région depuis 2008 et notamment sur la Guinée-Bissau.

L’envers du décor du fameux slogan présidentiel Guinea is back est en fait Guinea is mocked. La sortie du nouvel homme fort de Bissau cache une bien triste réalité : la perte de la Guinée face au Sénégal dans la guerre d’influence que se livrent les deux Etats depuis belle lurette pour le leadership de cette zone. Décryptage.

La première République : affirmation de soi et conquête

La République de Guinée, ce grand Etat de l’Afrique de l’Ouest, a depuis longtemps exercé une grande influence en Afrique et dans la région occidentale de celle-ci. Première colonie française d’Afrique Noire à obtenir son indépendance deux ans avant les autres, son fameux NON au projet de Communauté française entrera dans l’histoire. Avec à sa tête le bouillant syndicaliste Sékou Touré, la Guinée brillera de mille feux aussi bien dans le bon sens que dans le mauvais. Si le camp Boiro symbolise le côté obscur du régime, le rôle prépondérant joué par le pays sur la scène africaine ainsi que son rayonnement culturel sont entre autres les acquis de la première République. Si les avis sont partagés quant au bilan des 26 ans du PDG-RDA, tous les Guinéens sont cependant unanimes sur un fait : leur pays a su s’imposer et forcer le respect de ses voisins et du reste de la communauté internationale pendant cette période.

Dès son accession l’indépendance, la Guinée est devenue la terre promise d’un bon nombre d’intellectuels et humanistes qui se battaient corps et âme contre la colonisation sous toutes ses formes. D’Aimé Césaire  au couple Kizerbo, tous ont vu en cette jeune Guinée le fer de lance de la lutte anticoloniale. Le tombeau de l’impérialisme, disait Ahmed Sékou Touré.

Dans son discours du 02 octobre 1958, le nouveau Président de la jeune République dira que l’indépendance de son pays ouvre une ère nouvelle pour tous les peuples coloniaux d’Afrique et que l’indépendance de la Guinée ne sera définitive que lorsque celle des autres pays, encore colonies, sera acquise. Chose promise, chose faite. Le PDG-RDA mettra à disposition le territoire guinéen, les finances et même les forces armées ainsi que la légendaire hospitalité des Guinéens au service de tous les mouvements qui luttèrent contre le colonisateur. Ce qui va lui valoir le mépris des Européens, l’intrigue des Américains, l’admiration de l’Union Soviétique, mais aussi et surtout la crainte de ses voisins et une fascination sans faille des milieux intellectuels et humanistes africains. L’influence de la Guinée allait loin. Très loin de ses frontières.

Angola

Alors que l’Angola se bat avec acharnement dans une guerre totale pour son indépendance de 1961 à 1975, le gouvernement guinéen s’allie avec Cuba et envoie des milliers d’hommes en soutien au mouvement MPLA (Mouvement Populaire de Libération de l’Angola) contre près de 200.000 soldats portugais.

Afrique du Sud

En lutte contre le régime de l’apartheid dans son pays, Nelson Mandela entame une tournée en Afrique afin de s’offrir l’aide des Etats du continent. Apres l’Ethiopie et le Ghana, la délégation de l’ANC arrive à Conakry. Apres quelques jours et un entrainement aux maniements des armes à Foulayah, la délégation veut renter. Nelson Mandela reçoit la somme de 200.000 dollars US de la part de Sékou Touré au nom de la Guinée alors que les pays précédents n’ont donné que quelques dizaines de milliers de dollars. Mieux, la Guinée va devenir le refuge de certains militants de l’ANC qui sont persécutés en Afrique du Sud dont le père de l’ancien président Thabo Mbeki. Myriam Makeba reste la plus emblématique d’entre eux. D’ailleurs, elle restera en Guinée malgré la disparation de Sékou Touré en 1984 et l’abolition de l’apartheid en 1990.

Ghana

Proche du Ghana de N’kwameh Krumah et du Mali de Modibo Keita, la Guinée va impulser une diplomatie de rapprochement entre les Etats africains, allant jusqu’à créer l’union Guinée-Ghana-Mali qui ne fera pas long feu malheureusement.

Alors qu’il effectuait une visite officielle en Chine,  N’kwameh Nkrumah, Président du Ghana est renversé par un coup d’Etat militaire le 24 février 1966. Comme si cela ne suffisait pas, la junte militaire, statuant sur le sort du Président déchu, est formel : « s’il retourne au Ghana, il sera jugé, s’il reçoit l’asile politique quelque part, son extradition sera demandée… ».

En dépit de cette menace, la Guinée offrira aussitôt, l’asile politique à N’kwameh Nkrumah qui arrive à Conakry le 2 mars 1966.  Le régime du PDG promet de rétablir l’ordre au Ghana en ramenant au pouvoir l’ancien Président déchu. La menace est tellement prise au sérieux, que le président ivoirien dont le pays se trouve géographiquement entre le Ghana et la Guinée masse ses troupes à la frontière guinéenne et menace à son tour de faire appel à la France ‘’éternelle’’ avec qui elle a un accord de défense. Jusqu’à ce point ? Sacrée Guinée. Même si elle n’a jamais mise cette menace à exécution, la Guinée a montré qu’elle peut faire peur au point qu’un voisin frileux fasse appel à une puissance nucléaire.

Mais l’action du pays qui retiendra l’attention du monde est justement liée à sa voisine de la Guinée Bissau. Apres la création du PAIC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert) par Amical Cabral en 1956, le gouvernement guinéen offre l’asile aux leaders et aux combattants de ce mouvement dès 1961. Mieux, elle aide le PAIGC financièrement et met ses instructeurs militaires à contribution dans la lutte contre le Portugal colonial.  Ce soutien va coûter à la Guinée son agression en novembre 1970 par des centaines de soldats portugais et des mercenaires, venus libérer à Conakry leurs frères, dont le fils du maire de Lisbonne. Malgré les différentes interprétations données à cette agression selon que l’on soit victime ou non, il est évident que c’est le soutien de la Guinée à sa voisine de Bissau qui entraina ces évènements.

A l’approche de l’indépendance de la Guinée Bissau, un projet de fusion les deux Guinée est en discussion à Conakry. Lorsque le pays accède enfin à l’indépendance en 1975, le leader Amical Cabral est déjà assassiné depuis 2 ans à Conakry.

 Il est donc clairement établi que notre pays a été d’un apport inestimable pour l’indépendance de la Guinée Bissau et de bon nombre d’Etats africains qui broient aujourd’hui le guinéen sans se gêner. Ceci est n’est pas un cours d’histoire. Bien au contraire. Il est un passage obligé pour la bonne compréhension de la suite de l’article.

La deuxième République: une main de fer dans un gant de velours

Guinée Bissau

L’action diplomatique et stratégique de la Guinée fut moins emblématique que sous la première République. D’abord par la différence de tempérament entre Sékou Touré et son successeur Lansana Conte réputé plus discret, moins bavard mais doté d’un redoutable instinct de stratège. Mais aussi par le changement du contexte international. Néanmoins le Président Conté aussi va engager la Guinée à intervenir chez son voisin de Bissau en y déployant l’armée dans la guerre civile qui fait fureur chez ce dernier en 1998. Apres son exil portugais, c’est à Conakry que l’ancien Président Bissau guinéen Nino Viera atterrit en 2005 afin de bénéficier d’une protection de l’armée guinéenne qui va lui escorter jusque dans son palais de Bissau et y rester pour sa sécurité.

En 2009, la section de l’armée envoyée par le Président Conté est rappelée en Guinée par le capitaine Moussa Dadis Camara. Et comme s’il fallait s’y attendre, moins de 4 mois après le départ de l’ange gardien, le Président Nino est sadiquement tué dans son palais par son armée au matin du 02 mars 2009.

Cet épisode prouve l’implication active qu’a eue la Guinée dans la politique de son petit voisin au point d’assurer la protection de son Chef d’ Etat. L’actuel homme fort de l’autre Guinée est d’une façon ou d’une autre, affecté par la relation de pays satellitaire qu’a joué Bissau vis-vis de Conakry. Lui qui a été membre du parti historique du PAIGC, militaire et général d’armée, ministre et premier ministre de son pays.

Sierra Leone et Libéria

Apres la guerre civile en Sierra Leone et le départ de Charles Taylor du Liberia, l’influence de la Guinée grandit significativement dans ses deux pays frontaliers qui trouvent en Conakry, un protecteur bienveillant vers qui ils peuvent se tourner en cas de réveil des milices rebelles. Les présidents de ces deux pays effectuaient régulièrement des visites à Conakry pour bénéficier du soutien du vieux général Conté. D’ailleurs Ahmed Tijan KABAH, l’ancien Président de la Sierra Leone fera une bonne partie de sa retraite en Guinée après ses deux mandats.

Au sein de la Mano River Union, l’organisation sous régionale qui regroupe les 3 pays, nul ne doute de la place de leader qu’occupe la Guinée. Leader parmi les pauvres certes, mais leader quand même.

Troisième République, vue à l’international, nain au plan régional

Si les deux premières Républiques se sont illustrées dans l’affirmation de la puissance politique et surtout militaire, la troisième va miser sur la présence du pays à l’international. Aucune conférence, aucun forum aussi banal soit-il n’échappe à la présence du numéro 1 guinéen. Alpha Condé aura battu le record de tous ses prédécesseurs en matière de voyage à l’international. Surtout que son prédécesseur (Lansana Conté) ne voyageait pratiquement pas. Mais il oublie d’imprimer à sa politique étrangère une stratégie d’influence de son pays au sein de la sous-région en général et parmi ses voisins en particulier.

Et c’est là que le Sénégal, qui jusque-là, était resté en dehors des affaires internes de ses deux voisins (Gambie et Guinée Bissau) commence à damer le pion à la Guinée. Certainement que dans son PSE (Plan Sénégal Emergent) Macky Sall a prévu un volet de conquête pacifique de ces deux voisins.

Depuis son accession au pouvoir, Yaya Jammeh n’a jamais conjugué le même verbe avec son seul et unique voisin, le Sénégal. Alors, lorsqu’il s’entête à céder le pouvoir à son challenger Adama Barrow, Dakar fait feu de tout bois pour le déloger. Allant jusqu’à prendre la tête de la coalition ouest-africaine chargée de guérir le guérisseur Babili Mansa de Banjul.

La gestion de la crise gambienne n’était en réalité qu’une guerre de positionnement entre le Sénégal, la Guinée, le Nigeria et dans une moindre mesure, la Mauritanie. La diplomatie pro active de Dakar l’emporte sur celle nonchalante de Conakry qui se contente de jouer les médiateurs de dernière minute. Macky s’est félicité d’avoir mis suffisamment de pression sur Jammeh pour que celui-ci cède tandis qu’Alpha Condé s’est acclamé d’avoir sauvé Yayah et son chapelet des feux de Macky et de Bouari. Qui commande réellement dans ce cas de figure ? Allez savoir !

Macky Sall a réussi à faire basculer un pays hostile au Sénégal dans le camp des pays amis. Faut-il rappeler que l’enclavement de la Gambie dans le Sénégal fait pratiquement couper ce dernier en deux. Pour aller de l’autre côté de leur pays, les Sénégalais traversaient la Gambie avec toutes ses tracasseries où faisaient le tour de ce micro Etat. Sans oublier que Dakar a toujours accusé Banjul de soutenir les rebelles de Casamance. Aujourd’hui, ils ont un Président gambien acquis à leur cause. Pour preuve, la construction du fameux pont entre les deux pays, auquel Yayah Jammeh s’est toujours opposé, est chose faite. Un Président en poche et un pont en plus.

Pour la Guinée Bissau, c’est apparemment le même scenario. La piètre diplomatie guinéenne dans la crise Bissau-guinéenne n’a pu produire que ce qui était attendu. Bien que les accords qui permettent aujourd’hui à Bissau de respirer ont été signés à Conakry, le fait que le médiateur Alpha Condé ait été récusé par une des parties (celle du président Embalo) a porté une atteinte grave à notre réputation  de médiateur alors que chez nous, les morts se comptent par dizaine à chaque crise électorale.

Pour les observateurs attentifs et le monde des milieux diplomatiques, tout le monde sait la symbolique du premier voyage d’un Président fraichement élu. C’est un puissant indicateur du niveau de relation entre le nouvel élu et le pays qu’il visite. Dans certains Etats, c’est tellement ancré que déroger à la règle pourrait soulever assez de questions.

Berlin est la première destination du nouveau Président français  et vice-versa alors que le Canada reçoit toujours en premier le nouveau locataire de la maison blanche (Sauf Trump). Et le 03 janvier 2020, c’est à Dakar qu’Embalo a fait sa grande prière de vendredi.

Et dans l’avion de quel pays Georges Weah fait sa première tournée en tant que Président du Liberia ? L’airbus A 330 de la Présidence sénégalaise. Bon, il ne faut pas trop en vouloir à Conakry sur ce point puisque la Guinée même n’a pas son avion.

Nous avons perdu la bataille du leadership face au grand rival sénégalais. Sékou Touré doit se remuer dans sa tombe.

Malgré tout, il reste une dernière chance à la Guinée de faire parler d’elle et ce jusque dans l’intimité du palais de Bissau.

Tigui Mounir Camara serait la première dame dans de notre voisin d’après les réseaux sociaux. Ainsi soit-il

Au moins sur ce point, nul ne peut nous damer le point.

Alpha Oumar DIALLO

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